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Origine du plan quadrilobé

ORIGINE ANTIQUE
DU PLAN QUADRILOBÉ
DE LA
TOUR D'ÉTAMPES




Par
Louis Eugène LEFEVRE

CORRESPONDANT DE LA SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE FRANCE, MEMBRE DE LA SOCIETE HISTORIQUE ET ARCHEOLOGIQUE DU GATINAIS


1909
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-
image002.jpgA principale singularité du plan de la tour du château-fort royal d'Étampes, communément appelée tour de Guinette, consiste dans sa forme quadrilobée (1). Cette figure géométrique a paru très savante aux archéologues du siècle dernier et induisit ceux-ci à donner au monument un âge que nous jugeons mal fondé.
On a successivement attribué la construction de la tour au XIe siècle, puis tantôt au dernier, tantôt au premier quart du XIIe siècle. A notre avis, l'édifice peut fort bien avoir été commencé dans la deuxième moitié du XIe siècle, au plus tard vers 1090, par ordre du roi Philippe 1er.
En tout cas, si ce fut une originalité, très ingénieuse apparemment, d'utiliser le plan en quatre-feuille pour un monument militaire dès le XIe siècle, il faut tenir compte que ce mode de plan était en usage depuis longtemps en architecture civile et principalement en architecture religieuse. Les con structeurs de la tour d'Étampes ont donc simple ment suivi un exemple et adopté une disposition alors familière à tous les praticiens.
M. Camille Enlart cite (2) trois monuments civils antiques où se découvrent « des salles cantonnées de trois exèdres diversement orientées dans une villa impériale à Rome, dans un palais impérial en Alle magne, dans des thermes de Tunisie.
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Fig. 2- BAPTISTÈRE DE BIELLA (ITALIE). -

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Fig. 1. - TOUR DU CHATEAU-FORT ROYAL, A ÉTAMPES.
On trouve des exemples infiniment plus nombreux dans l'architecture religieuse: M. Enlart en a fait une importante énumération (3). Ici nous allons mon trer quelle surprenante analogie et même quelle parfaite similitude il existe entre le plan de notre tour et celui de plusieurs chapelles du haut Moyen-Age, si l'on considère seulement leur ligne extérieure. Hors les petits détails, les deux espèces de construction ne diffèrent entre elles - quant au plan - que par l'épaisseur donnée aux murailles.
Les quatre lobes de la tour d'Étampes correspondent exactement aux quatre absidioles des petites églises antiques. .
Considérons, d'après Édouard Corroyer (4) le plan du baptistère de Biella (Italie), et celui de la cha pelle Sainte-Croix de Montmajour, près d'Arles. Ce sont des exemples parfaits.
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Fig. 3. - CHAPELLE SAINTE-CROIX DE MONTMAJOUR (BOUCHES-DU-RHÔNE)

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Fig. 4. - CHAPELLE SAINTE-CROIX, A MUNSTER (SUISSE).


Il existe d'autres petites églises ou chapelles dont les plans n'offrent pas une conformité aussi complète, mais dont les témoignages sont néanmoins très intéressants à retenir. C'est pourquoi nous mettons également sous les yeux du lecteur les plans tréflés de la chapelle Sainte-Croix, à Munster, dans les Grisons (Suisse), et de la chapelle de la Trinité dans l'île Saint-Honorat de Lérins (Var). Les exemples n'en sont pas
uniques et nous pourrions citer notamment la chapelle de Saint-Germain, à Querqueville, près de Cherbourg (5).

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Fig. 5. - CHAPELLE DE LA TRINITÉ, DANS L'ÎLE SAINT-HONORAT DE LÉRINS.



Encore nous pourrions parler d'autres églises donnant lieu à des rapprochements avec les premiè res. Ainsi, qu'on resserre le plan de la célèbre petite église de Germigny-des-Prés (près d'Orléans), autre ment dit qu'on supprime son déambulatoire, et l'on obtient un plan identique à celui de Querqueville (6).
De même le plan en quatre-feuilles n'est qu'une simplification de ceux où les absidioles demi-circu laires sont multipliées autour de la ceinture, - comme dans le monument antique, dit Temple de Minerva medica, fermé par dix absidioles rondes (7) et qui offrent une disposition utilisée en plein Moyen -Age pour les grandes cuisines (Fontevrauld).

Tous les édifices cités sont reconnus pour très anciens, et plusieurs parmi eux sont antiques.
Le baptistère de Biella serait du IXe siècle; la cha pelle de Munster, du VIle; on considère comme ap partenant au vue ou au VIII. la chapelle de l’IIe Saint -Honorat; l'église de Germigny est exactement de 806 (8). Il est vrai que les chapelles de Montmajour et de Querqueville seraient respectivement seulement du commencement et de la fin du Xlè siècle.
L'usage des plans en quatre-feuilles, ou seulement tréflés, était donc très répandu dans le haut Moyen-Age, c'est-à-dire longtemps avant la construction de la tour d'Étampes. Corroyer voyait, dans les monuments dont nous avons parlé, « des exemples des petites églises rurales bâties en grand nombre dans les premiers siècles de notre ère (9). M. Enlart nous semble avoir ratifié à peu de chose près cette opinion, en ajoutant que ces chapelles « ne sont que la persistance d'une sorte de plan habituel dans l'antiquité romaine l'.
Enfin il est évident que les plans tréflés ou qua drilobés,comme le plan circulaire, facilitaient l'em ploi de la voûte en coupole, et permettait d'obtenir des édifices tout à la fois jolis et solides. On ne pou vait pas rêver, à cette époque, un type plus parfait de chapelle à construction soignée. Or, la question se pose de savoir dans quel but spécial les construc teurs de la tour d'Étampes ont adopté leur plan et si c'est principalement dans l'intention de voûter l'édifice, à l'exemple des chapelles quadrilobées; il est certain que l'épaisseur donnée aux murailles, pour la seule raison défensive, enlevait toute témé rité à la construction d'une coupole ou d'une voûte d'arêtes romaine reposant sur un pilier central, au moins au-dessus du rez-de-chaussée: et cette voûte a existé.
Des arrachements significatifs se découvrent au huit angles des quatre lobes, - là où se trouvaient les points de départ des arêtes, - et même dans le petit intervalle qui les sépare de deux en deux. Il existe d'autres arrachements aux piédroits mainte nant déformés de l'ouverture ménagée au fond de chaque lobe. Cela justifie complètement Viollet-le Duc qui, dans sa restitution, a indiqué des voûtes d'arêtes en blocage (fig. I) (10) et qui jugeait celles-ci construites dès l'origine du monument. En faveur de cette manière de voir, il faut aussi considérer que le retrait de la maçonnerie, permettant d'appuyer une charpente, existe seulement d'un seul côté, et qu'il n'y a pas trace de corbeaux pouvant remplacer ce support commode. Toutefois, il n'y a pas plus d'arcs formerets au rez-de-chaussée qu'au premier
étage, et, dans les lobes il n'existe pas d'arrache ments ailleurs qu'aux angles mentionnés: les parties intermédiaires sont intactes. Le fait que les voûtes ont été seulement collées en certains endroits laisse rait peut-être supposer que le travail a été effectué après la construction de la tour, et vraisemblable ment à l'époque où furent ajoutées les voûtes à croisées d'ogives du premier étage (11).
D'un autre côté, je crois inadmissible qu'une raison militaire ait déterminé le choix du plan quadrilobé.
En effet, on ne distingue pas quel profit la défense pouvait tirer d'une telle disposition. Les assiégés réfugiés à la partie supérieure, sous la toiture, avec ou sans hourds, avaient les mêmes moyens d'action que dans une tour carrée ou toute ronde. Aucune disposition spéciale n'avait été prise pour accroître l'avantage des combattants installés aux étages in termédiaires de l'édifice.
Au contraire, les lobes forment entre eux extérieu rement des angles rentrants, des zones mortes, à l'abri des projectiles lancés par les assiégés autres que ceux des créneaux. Il eût fallu, pour regagner de la sécurité, multiplier les archères au fond des angles, ou dans leurs parties voisines, et on ne l'a pas fait. Les trois ou quatre ouvertures pratiquées en ces endroits - sauf cependant au-dessus de la porte d'entrée - ont un but bien défini d'éclairage et d'aération (12) :
Elles donnent du jour dans des escaliers, couloir ou réduit, tous placés uniquement du côté de la ville et de la vallée, c'est-à-dire du côté qui offrait déjà de la sécurité par sa situation (13).
Enfin il est évident que le plan quadrilobé avait fourni un large espace intérieur facile à diviser, et d'autant mieux habitable. Comme le dit Viollet-Ie -Duc, « il pouvait contenir une nombreuse garnison » relativement à la surface qu'il occupe».
On voit combien il est difficile de déterminer avec certitude la raison du choix du plan quadrilobé. Du moins cette étude a, je crois, rendu plus manifestes des choses évidentes mais dont on n'avait point encore parlé. D'abord le choix du plan a été fait à un moment où la forme en quatre-feuilles était familière aux constructeurs; secondement, la forme elle-même ne leur a pas donné grande satisfaction puisqu'ils l'ont abandonnée tout de suite; troisièmement, ce type de construction nous rapproche autant du xe siècle qu'il nous éloigne du XIIIe. Enfin je conclu que, parmi les questions passées en revue dans cette note, aucune n'a pu faire fléchir ma conviction déjà exprimée que la tour d'Étampes est antérieure au XIIe siècle.

1. Au sujet de cet édifice, on trouvera la plupart des renseignements qui le concernent ou leur source dans l'étude archéologique que nous lui avons consacrée: Etampes el ses monuments aux XI et XII siècles (Annales de la Société archéologique du Gatinais, 1907), chap. VI.
Le plan donné ici a été exécuté d'après Viollet-le-Duc, Dict. de l'Ar chitecture, t. V, art. Donjon, fig-. 15.
2. Manuel d'archéologie française,.t. 1, p. 147.
3. Ibid., pp. 147 et 221; consulter aussi le répertoire roman, p. 417.
4 Bibliothèque de l'enseignement des Beaux-Arts. L'architecture ro mane, pp. 166 et suiv. - M. C. EnJart cite du même type l'église de La Baume de Transit, dans la Drôme (ouv. cité, p. 220).
5. La partie quadrangulaire de cet édifice est moderne, de sorte qu'o riginairement le quatrième côté était peut-être circulaire comme les autres (Ed. Corroyer, ouvr. cité, p. 1; 1). - Notre collègue, M. Paul Martellière, qui a mis le plus grand soin à restituer le plan primitif de la crypte de l'église Saint-Georges de Pithiviers, a été naturellement conduit à dessi ner un plan tréflé similaire à celui de Querqueville (Annales de}a Sociétéhistorique du Gâtinais, 1904). A notre avis. cette crypte fut construite au x' siècle: l'altération subie par elle et signalée par M. Martellière date du XI' siècle, étant contemporaine des travaux de la crypte de Saint-Benoit sur-Loire. - A signaler encore l'abside de l'église Saint-Pierre de Tar rassa, en Catalogne, construite sur un plan en quatrefeuille, avec un lobe en moins. du coté de la nef (Puyg y Cadafalch, L'Arqllitectllra romallim a Catatunya, Barcelona, 1909, p. 312 et suiv.) Sur le même principe, mais avec des façades quadrangulaires, est encore le baptistère de Venasque dans le Vaucluse (Brutails, Précis d'archéologie du Moyen-Age, p. 44).
6. Même raisonnement à tenir pour l'ét;lise Sainte-Croix à Quimperlé.
7. Image dans Guadet, Éléments et théorie de l'architecture, t. III, p. 30.
8. Puisque le hasard nous a fait citer en méme temps les deux édifices de Germigny et de Saint-Honorat, nous permettra-t-on de dire que la rencontre de ces deux chapelles éloignées n'est peut-être pas aussi fortuite qu'elle en a l'air. En effet, la chapelle de Germigny fut construite par un abbé de Saint-Benoit-sur-Loire : or un des plus illustres moines de ce monastère, saint Aigulphe, qui vivait au VII' siècle, fut appelé à diriger l'abbaye de Saint-Honorat, pour y introduire la règle de Saint-Benoit (Adrevald, Vila S. Aigutphi, al'. Bolland, t. l, septemb., p. 747; - Henri Moris, L'abbaye de Lérins, Paris, 1909, p. 23-2
9. L'architecture romane, p. 166.
I0. Ouvrage cité, édit. 1861, p. 52, fig. 15.
11. Elles avaient plus de cinq mètres de portée entre le mur et la colonne centrale, et, comme Viollet-le-Duc le rapporte parce qu'il a probablement
pu le constater par des débris, elles étaient en grossier blocage de moellon.
12. Nous ne pouvons pas prétendre qu'au cours des siècles on n'a jamais lancé une flèche par ces rares ouvertures, mais il est évident qu'elles ne furent pas imaginées pour cela et pour obvier à l'inconvénient dont nous avons parlé. D'ailleurs, au moment où venait d'être érigée la tour, on de vait avoir la plus orgueilleuse opinion de sa force et de son inexpugnabi lité : on dédaignait ces petits moyens superflus. Voir à ce propos ce que dit Viollet-le-Duc, ouv. cité, p. 50.
13. Tandis que le mur du côté de la vallée, dans la direction sud-est, renfermait dans son épaisseur tous les passages de service, escaliers, latrine, et la porte, au contraire le mur du côté de la plaine avait été conservé dans toute sa résistance. C'était d'ailleurs selon la règle générale qui par la suite a été poussée à l'extrême avec les éperons, etc. - Nous ne pouvons pas accepter sans restriction l'avis de Viollet-le-Duc quand il dit à propos de la tour d'Étampes: « Le plan est un quatre-feuilles, ce qui donne un meilleur flanquement qu'une tour cylindrique. » Il eût fallu pour cela, prendre des mesures spéciales qui ont été négligées.


Date de création : 28/02/2006 - 22:42
Dernière modification : 08/04/2006 - 12:23
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