![]() | Sur la porte du cimetière, la pancarte signale au visiteur les travaux que la ville réalise. «Une ville de Respect» voilà une jolie phrase, respect est un mot que j'aime. Juste au dessus, un autre mot interpelle: «Autonomes». Je sais bien ce que signifie autonome, mais associé au mot caveaux, l'ensemble a quand même de quoi surprendre. |
Un peu plus haut encore, la phrase est écrite dans des caractères plus petits, elle oblige à s'approcher un peu pour lire : «carré des personnes indigentes». Alors, il y a ce petit pincement que l'on a quand on a peur de comprendre. L'accumulation de tous ces mots prend soudain un sens, un sens qu'on aurait voulu peut-être ne pas saisir. Ces ..indigents ?? Ce sont bien ceux qui n'ont rien... qui n'ont jamais rien eu parce que privés de travail, privés de logement, privés de famille, privés de vie tout simplement, serait-ils aussi privés de mort ? Vivants, on voudrait les voir vite mourir et morts il faudrait qu'ils disparaissent plus vite encore. Alors on gomme, on gomme comme si personne n'était né et comme si personne n'était mort, on gomme les vies, les noms, les passés et surtout l'avenir. |
| Les indigents sont des déchets et ces caveaux «autonomes» que l'on appelait à leurs débuts des «caveaux à décomposition rapide», une merveille de la technologie moderne. Préfabriqués, certifiés norme NF104, étanche à l'eau et perméables à l'air, ils sont équipés, s'il vous plaît, d'un système épurateur des gaz de décomposition. Pour que «ça sente» pas trop autour. | ![]() |
A ceux là donc, ceux à qui on avait promis le karcher, une poignée « d'accélérateur », et un bon coup de raclette au bout de cinq ans suffiront. Ils sont morts. ENFIN ! D'une mort qui ne fait pas de mémoire. Ils disparaissent dans le silence, le même silence dont on a entouré leur vie misérable. La mort, comme une ultime forme d'exclusion. Ce que certains, dans une sorte de provocation qui n'a pourtant pas fait mouche, ont appelé :«la réinsertion les pieds devant». Comme les autres villes, Etampes veut être une ville propre et une ville économe. Elle doit faire face aux frais d'inhumation de ces personnes que l'on va continuer à qualifier d'indigentes puisque le politiquement correct n'est encore pas allé jusqu'à elles pour en faire des personnes privées de moyens de vie. La commune a le choix du mode d'inhumation, elle peut choisir aussi la crémation, peut-être plus digne en ce sens qu'elle n'a pas l'allure d'un traitement d'exception. Mais face à la dépense, le choix est pourtant tôt fait. Il n'y a pas de petites économies, et puis... Même si le code pénal promet six mois de prison à qui donnera aux funérailles un caractère qui puisse être contraire à la volonté du défunt, qui se souciera de savoir s'il en avait seulement exprimé une ? Comprenez donc: Une cérémonie avec rituel coûte le double et c'est quand même pas pour ÇA qu'il faudrait augmenter nos impôts locaux. Non, vraiment, je ne crois pas qu'Etampes fasse preuve de respect en construisant ces caveaux, elle est seulement pragmatique. C'est moins joli je sais, mais c'est sûrement plus près de la vérité. Les mots sont souvent trompeurs, surtout remarquerez-vous, ceux qui sont écrits en plus gros. Les étampois me rétorqueront-ils eux aussi qu'il vaut mieux s'occuper des vivants ? Peut-être parce que cela remet un peu trop violemment en cause les résultats obtenus par les associations de réinsertion, peu de gens ou d'associations, en dehors d'Emmaüs France, se sont scandalisés de ce traitement post-mortem de la misère. Il est pourtant révélateur de la façon dont-on peut vider de leur sens des mots comme fraternité ou égalité. La charité et la compassion ne sont quant à eux, pas de ceux dont je puisse m'accommoder, je les trouve même franchement détestables parce qu'ils ne font qu'ancrer la différence dans notre quotidien, jusqu'à en faire une sorte de tradition, un élément inamovible de notre culture. Mais voila, à chacun son vocabulaire, et si tout cela vous laisse indifférent, on peut toujours dire: «c'est la vie» ou : «on y peut rien» . . . . . Et ne rien faire. La mort nous appartient-elle encore ? On a beaucoup parlé à une époque, des caveaux autonomes. C'était en 1992 je crois, date à laquelle la ville de Paris a décidé de doter le cimetière parisien de Thiais, où se trouve le carré 58 (carré des indigents), de 1800 caveaux «à décomposition accélérée» (nombre qu'elle envisagerait aujourd'hui de doubler) pour un investissement total de 26 millions de francs. Le groupe vivendi s'est très vite intéressé à l'affaire en rachetant la société qui fabriquait ces caveaux. Car c'est bien d'affaire dont il faut parler. Industrialisée, la mort des sans rien peut en effet se révéler juteuse (sans jeu de mots, excusez moi), c'est seulement une question d'organisation, de marketing diront-ils. Et puis... il y a tous les autres, les autres mort j'entends. Nous entrons dans l'ère du papy boom et les cimetières manquent cruellement de place. Demain il faudra bien trouver des solutions pour caser toute cette population de cadavres encombrants. Plus seulement les pauvres, mais toute la classe moyenne à qui l'on demande seulement d'être productive. Alors, pourquoi ne pas généraliser la pratique des caveaux autonomes ? Pas prêtes, les mentalités ? Détrompez-vous. Paradoxalement, elles y sont sûrement mieux préparées qu'à la crémation et le reste n'est après tout qu'une question de communication. L'argument du raisonnable, la propreté, l'hygiène, la santé publique, l'environnement même, les.. «on peut pas faire autrement», et autres «y faut bien y passer», l'inéluctabilité de la chose en somme et les petits aménagements « pour garder le souvenir de l'être aimé », à quoi il ne faut pas oublier d'ajouter les 20% d'économie réalisés sur les frais d'obsèques, auront raison, croyez moi, de vos dernières réticences. Vous me trouvez sans doute bien morbide ce mois-ci. Mais souvenez vous ! C'est moi, le mécréant qui a fini au gibet en haut d'Etampes, pendu au bout d'une corde, et becqueté par les corbeaux. C'est moi Lartifaille qui vous le dit, en parodiant un autre bien plus célèbre que moi : Frères humains, qui après nous vivez...c'est votre humanité qui pourrit au fond de ces fosses. Pour aller un peu plus loin: Voir : (entre autres) le site « Asile de nuit » d'ARTE http://archives.arte-tv.com/fiction/angeendanger/ftext/html/danslarue.html Lire : « A la rue » par Gilles Ducasse, président de la Friperie Solidaire d’Emmaüs France à Alfortville |