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Histoire de - par François JOUSSET le 22/09/2007 - 16:58

HISTOIRE DE...


"Quand je ne serai plus, ils n'ont pas fini de déconner. Ils me connaîtront mieux que moi-même", disait Jacques Prevert.
Ce que le poète prêtait aux critiques littéraire, biographes et autres auteurs de rubriques nécrologiques, n'est ni nouveau, ni unique. Il en va un peu de même avec les historiens qui, dans leur quête de la « vérité historique », finissent par se livrer des batailles d'experts dont on se demande si elles n'émanent pas de la volonté de spécialistes de rendre les choses inaccessibles au commun des mortels - comprenez: vous et moi.

Cette recherche de la vérité qui guide nos érudits est souvent bien éloignée de la recherche de la réalité. Celle que l'on ne trouve pas dans les livres ou les manuscrits, dans la pierre ou les vestiges archéologiques. La réalité, ce quotidien des gens ordinaires n'en est pas moins l'histoire. Chaque femme, chaque homme a son vécu, son histoire bien à lui et l'histoire d'une communauté est l'assemblage complexe de toutes ces petites histoires individuelles et successives que l'on se transmet d'une génération à l'autre. Elle est faite de religion mais également de superstitions, d'intérêts collectifs mais aussi de manoeuvres individuelles, de l'autorité des gens de pouvoir mais encore de la bonne ou mauvaise volonté du peuple, de la loi et de l'ordre tout comme des tricheries et des tromperies en tout genre. Elle est faite de règlements et d'actes d'une administration soucieuse de tout régenter, aussi bien que de traditions, de rites et d'usages transmis mais jamais écrits.

Ce qu'il peut y avoir d'intéressant dans l'histoire n'est pas toujours ce que peuvent nous en livrer les historiens. La description d'un siège, les dates ou le nom des protagonistes, ne font que dresser un décor dans lequel évoluent des assiégés. De la lutte pour la survie, des biens que l'on met à l’abris des convoitises, des maladies et épidémies, des échappatoires d'une cave à l'autre qui laisseront dans la mémoire collective le souvenir de souterrains traversant la ville, tous ces éléments de second plan sont la réalité.

Ce n'est pas tant non plus l'évocation d'un résistant dont la ville a fait un héros qui pourrait suffire à décrire Etampes sous l'occupation. L'histoire aussi a sa censure. Certes, le courage fait partie de l'histoire, la lâcheté aussi. Ce que nous voulons que l'histoire retienne, nous le choisissons soigneusement, comme on ferait le montage d'un film de rétrospective. Le filtre de l'histoire a toujours été de mise. La rigueur scientifique de l’historien bannissant le mensonge, il fonctionne par omission. Etampes a traversé le temps, les guerres, les occupations, les révolutions, en s'accommodant bien volontiers du régime en place, fut-il celui de Vichy. Le Beauceron est, n'est ce pas, un taiseux. Alors il faut bien de temps à autre, lui donner un héros pour qu'il se dise qu'il est courageux, vanter sa cité « royale » pour qu'il se dise qu'il est important et qu'il a de la chance d'habiter une si jolie ville. L’histoire se travestit pour assurer la cohésion sociale du groupe . Elle est UNE vérité, mais elle n’est plus LA vérité et encore moins la réalité.

Ce n'est pas enfin, pour revenir à une actualité toute stampienne, la description d'une scène sculptée, son ancienneté comme gage de valeur historique qui importe, que le sentiment de l'artiste qui lui a donné naissance ou celui qu'elle inspire au fidèle passant sous l'arcade. Déchiffrer le tympan de l'église saint Basile est un travail remarquable et essentiel pour la compréhension de l'histoire de notre ville. La bataille des experts à laquelle nous assistons pour faire valoir « sa » vérité n'est pas étonnante en soit. Mais la réalité n'est-elle pas que le temps achève la destruction de ce vestige dans l'indifférence générale, à commencer par celle de nos élus ? Ce vestige unique n'a t-il pas encore totalement disparu que l'on se querelle comme on se dispute un héritage sur un cadavre encore chaud.
Le rôle de l'historien est-il d’être le fossoyeur du présent ?
Après la lente destruction de l’hôtel Dieu, l’oubli rendu au donjon de Guinette, le bricolage de la porte Bressault, l’étude bâclée des vestiges du rond point du petit caporal, la superbe ignorance des cavités mise à jour au pied de Notre Dame et qualifiées de «sans importance» avant même qu’une personne compétente ait eu le loisir de donner son avis, on serait bien tenté de répondre que oui. Je ne m'en étonnerais pas dans une ville ou l'histoire et le patrimoine n'ont que la valeur d'un faire valoir sur un prospectus.

Ce qu'il y a de vraiment intéressant dans l'histoire, c’est d’en être. Ce que nous ne pouvons pas découvrir dans les bibliothèques ou les musées il faut le dénicher dans sa propre mémoire, dans le souvenir des anciens, dans les noms des lieux, dans les méandres d'une mémoire ancestrale dont les égarements ou les mensonges sont tout aussi significatifs que la vérité elle même. La toponymie a cela de bien qu'elle n'apporte jamais de certitude et pour peu que le nom soit très ancien, elle laisse à chaque génération le soin d'y porter un regard neuf. En fin de compte, je crois qu’il manque à bien des historiens une chose essentielle : l'imagination.

Aller ! Puisque nous célébrons le trentième anniversaire de la mort de Jacques Prevert (qui appartient désormais à l'histoire) je ne résiste pas à l'envie de vous livrer une autre de ses citations en guise de conclusion :
« Il suivait son idée et il était surpris de ne pas avancer, oubliant qu’il s’agissait d’une idée fixe »
.

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