Notice biographique de Pierre BARON

Par Paul Pinson
Le personnage faisant l’objet de cette esquisse biographique est un de ceux ; donc le nom, comme tant d’autres
Soldats obscurs de la défense du bien public qui ont illustré la ville d’Étampes & que nous ferons connaître plus tard à nos compatriotes, est plongé depuis longtemps dans un oubli immérité.
Ce fâcheux état de choses ne peut être attribué qu’à l’injustice de nos pères, lesquels, entraînés Sans doute par cet esprit de dénigrement qui a de tout temps fait élection de domicile dans notre bonne ville, ont poussé l’ingratitude jusqu’à taire les noms & les actions de ces hommes remarquables aux générations qui les ont suivis.

Article mis en ligne le 25 janvier 2015
dernière modification le 26 janvier 2015
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Le personnage faisant l’objet de cette esquisse biographique est un de ceux ; donc le nom, comme tant d’autres Soldats obscurs de la défense du bien public qui ont illustré la ville d’Étampes & que nous ferons connaître plus tard à nos compatriotes, est plongé depuis longtemps dans un oubli immérité. Ce fâcheux état de choses ne peut être attribué qu’à l’injustice de nos pères, lesquels, entraînés Sans doute par cet esprit de dénigrement qui a de tout temps fait élection de domicile dans notre bonne ville, ont poussé l’ingratitude jusqu’à taire les noms & les actions de ces hommes remarquables aux générations qui les ont suivis. Ce spectacle affligeant de rivalités mesquines & ridicules, entretenues par les commérages des nombreuses coteries & alimentées encore par l’envie ou des ambitions déçues ou mal Satisfaites, donne malheureusement raison au proverbe populaire que nul n’est prophète en son pays. Aussi, pour faire revivre ces figures ensevelies Systématiquement dans les ténèbres les plus épaisses, la tâche est difficile, & ce n’est qu’à force de patience & de recherches toujours pénibles & parfois très-coûteuses, que l’on peut parvenir à recueillir Sur elles quelques données souvent bien incertaines. Heureusement que de nos jours les choses se passent autrement, & nos arrière-neveux n’auront pas lieu de formuler contre nous les justes plaintes que nous venons de faire entendre. Pierre Baron, seigneur de l’Humery, Secrétaire du roi, naquit à Étampes en 1574 d’une famille distinguée du pays. On ne sait rien sur Sa jeunesse ni sur le lieu où il fit ses .études, mais tout porte à croire que ce fut dans quelque collège de Paris ou d’Orléans, puisque l’établissement enseignant des Pères Barnabites d’Étampes ne fut fondé qu’en 1629. Après avoir achevé ses classes, le jeune Baron, à l’exemple de Ses illustres compatriotes, Jacques Houillier & Gérard François, étudia la médecine & Se fit recevoir docteur. Mais possesseur d’une assez belle fortune, il. exerça cet art plutôt en amateur qu’en praticien cherchant à se créer des ressources. En 1623, Ses concitoyens ayant pu apprécier sa droiture de caractère jointe aux qualités du cœur les plus élevées ; le choisirent pour échevin, & quelques années plus tard, en 1630, ils l’élurent maire. Peu de temps après son élection, une peste épouvantable fondit sur la ville d’Étampes & fit de nombreuses victimes. Dans cette circonstance critique, Baron montra une énergie peu commune, &, plus soucieux de la conservation de la vie de ses semblables que de la sienne propre, il se dévoua corps & âme au soulagement des habitants atteints par le fléau. Son mandat de maire expiré, il fut remplacé en 1635 par Michel Plumet, qui avait été avec lui échevin en 1623, & il rentra de nouveau dans la vie privée. En 1649, le maire Jacques Bourdon ayant accompli Ses quatre années de mairie, les habitants procédèrent à une nouvelle élection. Le prévôt en charge d’alors, César-François Provensal, réunit, une grande partie des voix contre son concurrent Gabriel de Bry, lieutenant général au bailliage, homme ambitieux & vénal qui briguait avec ardeur cet emploi, qui honores n1 municipiis ambitiose petunt, videntur in somiis laborare. Mais ce dernier, furieux de l’échec qu’il venait d’essuyer, engagea l’avocat du roi à s’opposer à la prestation de Serment du nouveau maire Sous prétexte de cabale dans les suffrages. Ce démêlé ayant été porté devant M. de Vendôme, duc souverain d’Étampes, ce prince judicieux ne prit parti pour aucun des deux candidats, &, Sans perdre de temps ; il écrivit de Son gouvernement de Provence à Pierre Baron ; qu’il connaissait de longue date & dont il avait pu apprécier l’intégrité & les capacités administratives, de vouloir bien accepter cette charge. Baron s’excusa fur son grand âge, mais pressé par une seconde lettre qui lui laissait la liberté de ne garder cet emploi que le temps qu’il le désirerait, & dévoué tout entier à fa patrie, il finit par accepter des fonctions qui devaient mettre par la suite son cœur & sa fortune à de bien rudes épreuves. Il était facile de prévoir dès cette époque que l’orage politique qui avait éclaté l’année précédente à Paris sous le nom de la Fronde n’était point dissipé & que de nouveaux nuages plus menaçants encore se formaient à l’horizon. En effet, les menées du cardinal de Retz & des princes révoltés répandaient par toute la France une effervescence telle qu’en 1650 chaque ville susceptible d’être attaquée prenait des mesures pour parer le coup qui pouvait fondre sur elle. Comme la ville d’Étampes, par fa situation & la richesse de son sol, devait plus que toute autre être le point de mire des deux partis, Pierre Baron, en magistrat prévoyant, s’empressa de prendre toutes les précautions que la prudence lui commandait en pareil cas. La présence dans la ville des régiments du duc d’Orléans qui y tenaient garnison depuis quelque temps étant une cause d’alarme pour tous, en ce qu’ils pouvaient être attaqués ou servir l’un ou l’autre parti, Baron chercha à les faire partir, mais ils refusèrent d’abord de quitter la ville, & ce ne fut qu’au prix des plus grands sacrifices qu’il parvint à les éloigner, c’est-à-dire en empruntant des sommes considérables tant en son nom que sous le nom privé des habitants en charge & dont le remboursement devait être pris fur les tailles courantes. Le départ de ces régiments ramena parmi les habitants la confiance ébranlée, &, au commencement de l’année 1652, l’on vit affluer dans l’enceinte de la ville d’Ètampes tous les blés des villages environnants. Le duc de Vendôme, qui tenait pour la Cour, s’empressa de tirer de grandes sommes d’argent des particuliers à qui ce blé appartenait de son côté le duc de Beaufort, son fils, du parti des princes, s’en fit aussi donner sous prétexte de les garantir du pillage & d’empêcher que ses troupes ne s’en emparassent dans le cas où on les forcerait d’agir. En présence de pareilles assurances & le maire sachant que la ville n’avait aucune intelligence avouée avec l’un ou l’autre des deux partis, tous s’endormirent avec sécurité fur le bord du précipice sans en soupçonner la profondeur. Mais, hélas ! le réveil fut bien douloureux pour les malheureux habitants, que leur trop grande confiance dans la parole des grands, qui leur avaient extorqué de fortes sommes, devait réduire à la plus grande misère. Le 23 avril 1652, à dix heures du soir, l’armée des princes, commandée par le comte de Tavannes & le baron de Clinchamp, se présenta à la porte du faubourg Saint-Pierre. Cette nouvelle se répandit promptement dans la ville, &, mus fans doute par le danger, plusieurs jeunes gens allèrent aussitôt avertir Pierre Baron de ce qui se passait. Ce vénérable vieillard, les voyant le visage bouleversé & le pistolet au poing, leur dit, les larmes aux yeux : Courage Messieurs il s’agit du service du roi ! que ne suis-je en âge ou n’ai-je assez de force pour aller à votre tête, & sacrifier ce reste vie à la défense de ma patrie. Nobles & belles paroles qui devaient être effacées cent quarante ans plus tard, par la réponse sublime que fit aux émeutiers, en 1792, un de ses successeurs, Jacques-Guillaume Simonneau, qui, moins heureux, périt victime de son attachement à la religion du devoir. Après quelques pourparlers inutiles & quelques tentatives de résistance de la part de la milice bourgeoise, l’armée força l’entrée du faubourg & se rendit maîtresse de la place. Il n’entre pas dans le plan de cette notice biographique de retracer les péripéties de ce siége meurtrier qui dura près de deux mois entiers. Nous dirons seulement que pendant toute sa durée, Baron, malgré son grand âge, se conduisit avec un courage bien au-dessus de ses forces & faillit être victime de son dévouement au roi. Un jour que le jeune monarque était avec son armée aux portes de la ,ville, Pierre Baron hasarda, tant en son nom qu’au .nom des échevins, de lui envoyer un billet de pur respect que son impuissance désarmée devait sauver de toute suspicion envers l’armée des princes. Cependant cet acte innocent faillit lui coûter la vie, car l’émissaire qui portait la lettre ayant été pris, le colonel du régiment de Conti-Cavalerie menaça Baron d’en rendre compte à M. de Tavannes & de le faire pendre lui & ses échevins. Mai soit qu’on ait eu des égards pour son âge ou qu’on ait compris que la violence ne pouvait rien fur un grand cœur, cette menace, heureusement pour lui, ne fut pas suivie d’ exécution ( 1). Aussitôt le siège levé, Pierre Baron se mit à l’œuvre pour cicatriser le mieux qu’il put les plaies saignantes de la pauvre ville qu’il administrait. Il commença d’abord par faire enlever & donner la sépulture aux nombreux cadavres en putréfaction entassés pêle-mêle les uns sur les autres dans les rues & jardins, qui répandaient de toutes parts des miasmes empoisonnés. Toutefois, ne pouvant suffire seul à une si rude besogne, il fit appel au charitable Vincent de Paul, qui s’empressa avec d’autres millionnaires de le seconder dans cette triste tâche. Grâce à leurs soins, il fut aussitôt établi quatre hospices pour recevoir les malades de la ville & des environs, & Pierre Baron, dans cette circonstance, montra encore que son cœur était à la hauteur de son courage, en faisant don à la ville de sa propre maison, à la condition qu’elle serait convertie en établissement hospitalier. Lorsque l’ordre fut rétabli, les officiers de ville cherchèrent à se libérer de l’emprunt fait en 1652. Pierre Baron comptait sur les levées faites sur toute l’élection pour amortir la dette qu’il avait contractée au nom de tous les habitants, ainsi qu’il en avait été décidé par un arrêt du Conseil. Mais le receveur des tailles, sous de spécieux prétextes, retenant indûment les sommes d’argent qu’il avait perçues, quelques prêteurs mécontents, entre autres un Sieur des Bordes, firent saisir les biens du maire & sa charge de secrétaire du roi qu’il avait acquise en 1649. Cette mesure humiliante le força d’intenter un procès à ce comptable concussionnaire, lequel, par fuite d’arrêts contradictoires & de diverses interventions, dura huit années. Enfin le 14 mai 1661, sur le rapport de M. de Brillac, conseiller rapporteur ; survint un arrêt définitif de la Grande chambre du Parlement qui déclara ce receveur responsable envers sa ville & celle-ci responsable envers le maire du montant de l’emprunt. Malgré cette issue avantageuse, les frais immenses que ce procès avait occasionnés & la déconfiture du receveur, qui mourut en prison quelques années après compromirent singulièrement la fortune de Pierre Baron & celle de ses enfants. En 1654, il résigna ses fonctions de maire, que son grand âge & santé chancelante ne lui permettaient plus de remplir. Une attaque d’apoplexie dont il fut frappé en 1657 mit un moment les jours en danger ; mais, grâce à la vigueur de son tempérament, il finit par se remettre de cette rude secousse, sans toutefois recouvrer la santé. Au commencement de l’automne 1661, il déclina très fort, &le 21 novembre de la même année il rendit le dernier soupir âgé de 87 ans. Son corps fut inhumé dans la nef de l’ég1ise collégiale de Sainte-Croix, à côté de ses ancêtres, de sa femme & de son fils. Son gendre, René Hémar, fit son épitaphe, qui n’a pu être gravée sur sa tombe par suite des petites constellations qu’il eut avec les chanoines du chapitre de cette église. Comme cette épitaphe, malgré son emphase ridicule, mérite d’être conservée, nous la reproduirons dans son entier. Ad aetern. Memor. Clariff°, Eruditiff°, Integerroque Petro Baron Domo de l’Humery &a... Regis aulce, coronae, /Erariique Galliarum A Secretis : Stemparum iterum atque iterum ; Hoc est, femel liberi populi suffragiis, Pestifera grassante per urbem lue, anno 1630 ; Denuo principis arbitri jussu, belle fameque per eandem Interclusam, obsessamque saevientibus, anno 1652 Majori Tria contra flagella invictissa. EPITAPH. Septem octoginta natus Baronius annos Nobile Palladium ,patriae morientis, in isto Marmore, victores aetatum condidit artus : Viribus hunc juvenem stupuit rediviva senectus, Quem procul ante senem ingenio est mirata juventus, Urbs Stempana dole, imo vel omnis Gallia plange, Asperior monstris, quem mors orbe invida tollit ; Hunc totum virtus, totum doctrina requirunt, Vixque unus per mille oritur vir saecula tantus. Sed neque da lacrymas, praestant pia vota, viator, Funde lubens, ea cras aderunt tibi forsan egenti. Ingrati, ced mœste parentarunt piis manibus, Renatus Hemard & Carolus Dupuis, generi dolentissi, Mariaque & Claudia Baron, filiae amantissae. Obiit die 21 nov. anno 1661. Eodem ad corpus clau- duntur faxo Maria Vaillant, uxor ejus illustrissa, quœ defiit anno 1651, april. 28, & Franciscus Baron, generosus utriusque partus ann. 1653, mars 3 praetrostere ; quorum avi circumsepulti, his facris aedibus 5 olibras annuas, Dae. Mariae 5, Sti Basilii 20, ipse diu ante vivus domum noso- comio, pactis legibus, dictaque Vaillant alia numerato jam soluta, gratis ab haerede legarunt. Æternum ut vivant apprecare. Pierre Baron avait épousé Marie Vaillant, qui mourut en 1651, dont il eut trois enfants, un fils & deux filles. Son fils mourut sans postérité en 1653. L’aînée de ses deux filles épousa René Hémard, qui fut d’abord prévôt des maréchaux, ensuite lieutenant particulier au bailliage & maire de la ville d’Étampes en 1667. La cadette fut mariée à un gentilhomme picard nommé Dupuis. Baron eut toute sa vie une prédilection prononcée pour les poèmes latins, qu’il connaissait à fond. La langue latine avait pour lui tant de charme que ses conversations intimes étaient généralement entremêlées de citations empruntées à Virgile, Horace, Ovide, Juvénal, ses auteurs favoris, & parfois aussi il les assaisonnait de pointes de son cru, marquées au coin du plus pur atticisme. Ainsi un jour son gendre René Hémard, à la sortie de son audience, lui racontant qu’un avocat du bailliage, le plus ignorant, mais, selon la coutume, le plus hardi, avait empoisonné son plaidoyer d’onguents, de gourme & de pareilles drogues, Baron fit deux ou trois tours dans sa chambre en se boutonnant & dit en riant : Voilà son fait : Effudit phialis, fine legis adore, liquores Causidicus juris nescius, anne sapit ? Quand il apprit la mort du garde des sceaux Molé, ce fut avec la même vivacité qu’il fit cette épitaphe, qui peint bien en quelques mots cet illustre magistrat : Mole sub hac terrae, Moloei est condita moles Terrea ; cœlestis spiritus astra petit. C’est en 1654, à l’âge de 81 ans, que Baron compara sa Stemparwn Halosis qui nous a été conservée grâce aux soins pieux de son gendre. Ce petit poème de 180 vers, qui roule sur l’un des épisodes les plus sanglants des troubles de la Fronde, est écrit dans un style clair, coulant & facile ; le latin, généralement pur, est rempli de réminiscences des grands poètes du siècle d’Auguste. A la grâce du style, & quoique renfermée dans un cadre restreint, cette pièce joint en outre le mérite, non moins précieux, d’une grande exactitude historique , qualité rare dans un ouvrage de ce genre, ou la fiction joue presque toujours le principal rôle. On est à la fois charmé & surpris de rencontrer une veine si robuste, une imagination si vive & une mémoire si prodigieuse chez un vieillard de cet âge, qui ne pouvait mieux terminer sa belle & longue carrière qu’en chantant les malheurs de la pauvre ville qu’il avait administrée avec tant de désintéressement & de dévouement. (1) Ce colonel du régiment de Conti-Cavalerie était Henry de Hautray, marquis de Jauvel. Plus tard il fut nommé lieutenant-général &. capitaine de la 2e compagnie des mousquetaires. Il mourut le 1er juin 1692, gouverneur du Maine.



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