O R A I S O N FVNEBRE D’ANNE D’AVTRICHE, REINE DE FRANCE ET DE NAVARRE, MERE DE NOTRE ROI TRES-CHRETIEN

PRONONCEE

Par Monsieur de Folleville Docteur & Professeur
Du Roy en Théologie de la Faculté de Caën,
Doyen & Chanoine de l’ancienne Eglise
Royale & Collégiale de SainteCroix
d’Etampes, en l’Eglise de Nostre-
Dame de la mesme Ville.

Le 20.iour d’Avril 1666.

A PARIS
Chez Pierre Prome, ruë de le vieille Boucherie, proche le
Pont S.Michel, à l’enseigne de la charité.

AVEC PERMISSION.

Article mis en ligne le 25 janvier 2015
dernière modification le 23 septembre 2015
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ORAISON FVNEBRE

D’ANNE D’AVTRICHE,

REINE DE FRANCE ET DE NAVARRE,

Mere de nôtre Roy tres-Chrêtien.

ANNA CUR FLES ? I.REG.I.
Anne, pourquoy pleurez-vous ?

L.I. des Roys, chap.I.

Ce sont les paroles, MESSIEURS, du très doux & très pieux Elcana à sa bien-heureuse épouse Anne mère de Samuel, prophète très éclairé de Dieu, & dernier Gouverneur de la monarchie des Hébreux, auparavant qu’elle fut sous le gouvernement & la domination des Rois. Je les tire de sa bouche, et je les mets en celle du grand Elcana, notre grand Dieu, pour les adresser à la très pieuse Princesse Anne d’Autriche, auguste reine de France & de Navarre, mère de notre invincible monarque, de laquelle nous célébrons aujourd’hui la triste pompe, et la solennité funèbre. Et certainement, MESSIEURS, pour m’acquitter de la part qu’il vous a plu me donner dans cette sainte cérémonie, je ne pouvais, ce me semble choisir dans tout le corps des écritures Saintes un texte plus court, plus littéral, plus juste, Anna cur fles ? car outre la conformité des noms, et les rapports admirables qui se trouvent entre ces deux illustres Dames, et leurs illustres Fils ; ce beau nom des Hébreux Elcana signifie trois choses, un Dieu jaloux, un Dieu de pitié,& un Dieu de miséricorde, qui sont les belles qualités que Dieu prend dans l’Ecriture Sainte, Ego sum Deus zelotes, Ie suis un Dieu jaloux, dit-il, un Dieu, dit l’Apôtre, dont les richesses sont la pitié et la miséricorde, Deus qui dives est in misericordia, & miserationibus.
Or si jamais il a fait paraître sa jalousie ; s’il a jamais donné des marques de sa pitié divine ; s’il a jamais, enfin, fait éclater la grandeur de sa miséricorde, cela a été en la personne de l’Illustre défunte.
Cette grande Princesse s’est trouvée trois fois, dans trois différentes circonstances, et conjonctures de sa vie, plongée dans trois torrents de larmes : pendant les vingt-deux années de sa stérilité, pendant les troubles et les guerres intestines, dont sa Régence a été agitée, et depuis la paix publiée, et le mariage de notre auguste Prince consommé, jusqu’au jour de sa mort. La première fois, elle pleure pour le Roy son époux, afin de lui obtenir du Ciel un fils. La seconde, elle pleure pour la monarchie, afin d’obtenir par ses larmes la paix dans le cœur du Royaume ; La troisième, elle pleure pour elle, afin de pouvoir acquérir la Couronne de gloire. Or toutes les trois fois la puissante voix de ses larmes a tellement touché le cœur de Dieu, qu’à chaque fois il lui a demandé à l’oreille du cœur, Anna cur fles ? et lui a toujours accordé le double de ce que ses larmes demandaient. Quand elle pleure pour demander un fils, ce grand Dieu d’amour, jaloux des intérêts de sa Princesse, au lieu d’un lui en accorde deux. Quand elle pleure pour obtenir la paix dans le Royaume, pendant les troubles de sa Régence, ce grand Dieu de pitié, pour une lui en donne deux, la paix dans l’Etat, et la paix avec les Etrangers. Enfin quand elle pleure pour obtenir la couronne de gloire, ce Dieu de miséricorde, lui donne encore par sa grâce sa couronne d’épines, c’est à dire, une couronne de vertus chrétiennement Royales, piquantes et contraires aux inclinations de la nature corrompue, pour vaincre les empêchements effroyables qui s’opposent au salut des têtes couronnées, et des grands. Ainsi, MESSIEURS, un successeur pour Louis appuyé d’un frère, la paix pour la Monarchie dans le Royaume suivie de la paix avec les Etrangers, la Couronne de vertus Chrétiennes & Royales pour notre grande Reine couronnée de la gloire immortelle, ou pour trancher plus court, deux fils, deux paix, deux couronnes, voilà ce que notre admirable Princesse a gagné par ses larmes. Ces trois glorieuses conquêtes qui composent le règne de notre Auguste Reine, feront le partage de mon discours, m’attireront, s’il vous plait, l’assistance de vos prières, et m’obtiendront l’honneur de vos audiences.
PREMIERE PARTIE.
La stérilité dans les mariages, est pour l’ordinaire ou un effet de la colère de Dieu, ou un sujet de sa puissance, ou une marque de sa miséricorde, ou un objet de sa pitié. La stérilité des Dames de Babylone, dont Dieu menace cette orgueilleuse ville par la bouche du Prophète Isaïe, était un effet de son indignation, Una die venient tibi viduitas& stérilitas . Abominable ville, il t’arrivera dans un même jour deux malheurs effroyables, le veuvage et la stérilité. La stérilité dans sainte Elisabeth était un sujet de la puissance de Dieu, qui voulait d’une femme doublement impuissante faire naître le plus grand homme qui ait jamais été engendré par la voie commune & ordinaire, Inter natos, mulierum non surrexit major Ioanne Baptista. La stérilité dans la mère de Judas le perfide, aurait été sans doute une marque de la miséricorde de Dieu, puisque l’Evangile nous assure qu’il aurait été à désirer, que ce traître ne fût jamais venu au monde ; si non natus fuisset homo iste. Enfin la stérilité de la bien-heureuse Anne, la mère de l’illustre Samuel, était un objet de la pitié de Dieu. Cette vertueuse Dame se voyant sans enfant, avait l’esprit rempli d’amertume & de tristesse, qu’elle aurait été capable de donner de la pitié aux bronzes, et aux marbres. Son visage était méconnaissable ; Ses yeux étaient changés en deux sources de larmes. Porro illastebat largiter, dit l’écriture sainte. Elle passait les jours et les nuits en prières et aux pieds des Autels. Hélas ! Seigneur, disait elle je suis la plus infortunée, et la plus malheureuse de toutes les femmes d’Israël, Infelix nimis ego fum. Mais enfin ce grand Dieu, qui selon le langage de cette grande Sainte mortifié et vivifié, qui conduit au tombeau et qui nous en retire, qui appauvrit et qui nous enrichit :et qui exalte ceux qu’il a humilié, touché par les larmes de cette aimable Dame, lui donna un fils, qui fut un très fidèle Prophète du Seigneur, et un des grands personnages qui ait jamais gouverné le peuple d’Israël.
La stérilité de notre Auguste Princesse pendant vingt deux ans, a été parfaitement semblable à celle de cette illustre Juive. Dieu avait fait en elle ce qu’il avait fait en celle-ci. Concluserat illi vaulvam, il lui avait fermé le sein.
Mais si vous désirez savoir, quel a été l’excès de la douleur, et l’abondance des larmes de cette illustre affligée pendant tout ce grand temps de sa stérilité ; Il faut, s’il vous plait, MESSIEURS ? que nous considérions quatre circonstances ou raisons, qui toutes contribuaient à rendre sa douleur sans seconde, et son affliction sans bornes.
La première se doit tirer de l’amour qu’elle avait pour la Monarchie, joint à la connaissance qu’elle avait des horribles malheurs que la stérilité d’une Reine cause ordinairement dans une Monarchie. 
Par cette connaissance, elle se représentait les maux qui menaçaient déjà la France par la sienne, et se considérait comme la source de la ruine future du Royaume. Ah Messieurs ! quelle angoisse pour notre illustre Reine dans l’amour qu’elle avait pour la France ?
L’une des raisons qui augmentait le plus la douleur d’Anne mère du Gouverneur Samuel, était l’amour qu’elle avait pour Elcana son époux, et que ce pieux mari avait réciproquement pour cette sainte épouse : Annam diligebat.
C’est de là qu’il faut prendre la seconde circonstance qui augmentait la tristesse, et qui multipliait sans cesse le nombre des larmes de notre Princesse désolée. Elle aimait le feu Roi son époux, et le feu Roi l’aimait avec une tendresse qui ne peut s’expliquer, Annam diligebat. Cet amour mutuel & conjugal causait une douleur réciproque dans les cœurs de ces deux Illustres mariés, mais si sensible, que toutes nos paroles ne pourraient l’exprimer. La Reine mourait d’ennui de ne pouvoir donner un fils au Roi qui pu être également héritier de ses vertus Royale, et successeur dans ses états. La douleur de la Reine causait un effroyable contrecoup dans le cœur du Roi de la voir si affligée. Si bien qu’en cet état, la Reine disait au Roi ce que Rachel disait autrefois à Jacob, damihi liberos, alioquin lorior, mon cher mari donnez moi des enfants ou bien il faut absolument que je meure de tristesse et d’ennui. Et le Roy répond à la Reine non pas si rudement que Jacob à Rachel, me prenez vous pour Dieu qui vous a privé des fruits du mariage ? nun quid pro deo ego sum qui te priuauit fructuventris tui ? Mais comme le doux et le juste Elcana, Anna cur fles ? cur non comedis ? cur afligatur cortuum ? nunquid ego melior tibi sum quam decem filÿ ? pourquoi ne donnez vous pas quelque trêve à vos larmes ? pourquoi perdez vous le boire & le manger ? d’où vient cette amertume qui vous navre le cœur. Vous demandez un fils et un successeur pour moi ? Madame, vous suis-je pas meilleur que dix fils tous ensembles quand Dieu vous les aurait donnés ? ah Messieurs ! Ces paroles si pleines de tendresse et d’amour, étaient autant de glaives de douleurs qui perçaient de part en part le cœur de cette aimable Princesse.
Une autre raison qui donnait beaucoup d’angoisse et d’affliction à Anne la mère du prophète, était selon la remarque de l’Ecriture, l’autre femme d’Elcana son envieuse, qui avait des enfants, et qui lui faisait tous les jours quelque nouvelle insulte ; en sorte qu’elle lui reprochait que Dieu par un effet de son indignation lui avait fermé le sein, afin qu’elle n’eut point d’enfants : Intantùm vt exprobraret quod Deus conclusisset vuluam eius. Notre illustre affligée n’avait pas un semblable sujet, mais il s’en rencontrait un autre, qui peut-être ne contribuait pas moins à sa douleur. Elle voyait les Princesses qui avaient des enfants, non seulement capables de succéder, mais encore de porter les plus grandes Couronnes. Et quoi qu’ils eussent pour cette grande Reine tous les respects possibles ; néanmoins ils ne pouvaient pas s’empêcher après vingt ans et plus passés, de la regarder ou comme stérile, ou du moins comme une personne, cujus Deus conclusisset vuluam, à qui Dieu avait fermé le sein. Et ils pouvaient raisonnablement se flatter de l’espérance de deux Couronnes qu’ils touchaient à deux doigts prés ; puisque le tout dépendait de la mort de deux Princes qui n’avaient point d’enfants. Je vous laisse à penser Messieurs quelles pouvaient être les pensées et les sentiments du cœur de notre Reine dans cette circonstance. Et ne m’alléguez point ses vertus héroïques, la vertu règle bien, mais elle n’étouffe pas toujours les mouvements du cœur.
Enfin ce qui faisait le comble des douleurs de notre grande Reine était le Cardinal de Richelieu. Car encore qu’il fût sensiblement touché de son affliction : toutefois ce grand homme était bien plus sensible à l’honneur de notre Monarchie, et aux intérêts de sa propre fortune. Or il voyait la ruine et de l’un et de l’autre infailliblement attachée à la stérilité de cette Auguste Reine. C’est ce qui donnait occasion de croire que ce grand Ministre pourrait prendre des mesures conformes aux grands desseins qu’il avait et pour la conservation de la monarchie, et pour l’agrandissement de sa fortune, et pour l’établissement des siens,
Ce bruit quoi que faux, étant venu aux oreilles de la Reine aurait été capable de la faire mourir dès lors, si le grand Dieu d’amour jaloux des intérêts de sa Princesse, ne l’eut soutenue par ses consolations divines. Car ce fut en cette occasion que la conduisant dans sa chère solitude de Val de Grâce, et là seul à seule lui parlant à l’oreille du cœur, lui dit pour la première fois Anna cur fles ? Domine exercituum si respiciens videris afflictionem cilla tua dederisque serua tua sexum virilem, O Seigneur des armées ! disait-elle, avec Anne la mère de Samuel, si vous regardez d’un œil amoureux l’affliction de vôtre servante ; & si vous lui donnez un fils, je vous le consacrerai pour jamais ; & je ne le demande, Seigneur, qu’afin qu’il emploie tous les jours de sa vie à vous faire craindre, aimer, servir & adorer dedans tous ses Etats. Dabo eum Domino omnibus diebus vita eius. Le cœur de Dieu se laissant attendrir aux larmes de cette humble affligée, & ne pouvant en quelque façon résister davantage à la ferveur, & la persévérance de ses prières, accorde enfin à cette pieuse importune, ce qu’elle demandait avec tant d’amour il y avait plus de vint ans, répandant par sa grâce dans son esprit une si grande lumière, & dans son cœur une telle confiance, qu’elle commença de croire fortement, & d’espérer sans hésiter, que Dieu se lèverait bien-tôt les empêchements qu’il avait mis à sa fécondité, & qu’elle verrait dans peu de temps son mariage couronné d’une bénédiction Royale. Et cette révélation, MESSIEURS, dont Dieu favorisa cette humble Princesse, ne fut pas si particulière pour elle, que Dieu n’en fit part à plusieurs âmes élevées par la profondeur de leur humilité, lesquelles prédirent longtemps auparavant que notre pieuse Reine accoucherait d’un fils.
Oui, Madame, ne vous affligez plus, vous aurez un fils, il s’appellera Dieu donné. Il sera l’un des grands Roy du monde. Dès la première année de sa naissance, ce petit Généralissime né des Camps & Armées de son père, animera tellement le cœur de nos guerriers que dans quatre Campagnes ils feront deux généraux captifs, gagneront cinq batailles, prendront trente cinq villes, sans compter les pays qui viendront se ranger sous sa protection. Dès la première année de son règne, il rehaussera encore tellement le courage de tous nos Généraux, que dans l’espace de cinq Campagnes il prendra jusqu’à quarante villes, et continuant ses victoires en Allemagne, il plantera les bornes de l’Empire bien au delà du Rhin. Il sera entre tous les Roy et Princes de l’Europe, ce que le Soleil est entre tous les astres. Les Aigles (trouvé le bon, Madame) qui ont la fierté d’oser regarder fixement ce bel astre tout brillant de lumière qu’il est se trouveront contraintes de baisser les yeux, ne pouvant supporter l’éclat des Victoires de ce soleil des Rois. Le superbe Ottoman à la vue de ce même soleil, se verra dans un honteux déclin, sans avoir passé par cette plénitude, que lui promettait son superbe croissant. Il verra dans une même année Vienne, Constantinople, & Rome humiliées devant lui. Vienne pour lui demander secours contre l’orgueil de la race Ottomane. Constantinople pour lui demander quartier comme à son vainqueur. Rome, non pas en qualité de Mère spirituelle de toutes les Eglisesdu monde : puis qu’en cette qualité tous les Princes Chrétiens doivent fléchir le genou devant elle : mais en qualité de Dame temporelle des Etats qui lui ont été non pas laissés par le testament de Jésus-Christ son père & son époux tout ensemble, puis qu’il proteste au Président de l’Empereur de Rome que son Royaume n’est point de ce monde ; Regnum meum non est de hoc mundo : mais qui lui ont été aumonés par la piété des Princes fidèles, & principalement de nos Rois très-Chrétiens. Il verra Rome en cette qualité humiliée devant lui, pour demander pardon du droit des gens violé en la personne de ses Ambassadeurs. Dieu répandra sur sa personne une terreur si plaine de majesté qu’on pourra sans blesser l’humilité Chrétienne, & sans offenser la grandeur souveraine de Dieu, de laquelle il relèvera & tiendra tout ce qu’il aura & tout ce qu’il fera, lui appliquer cette devise, Terribili qui aufert spiritum principum, terribili apud Reges terra. Au Roy terrible qui ôte l’esprit aux Princes, & qui donne de la terreur à tous les Rois du monde, parce que les Princes seront saisis d’une terreur si sainte en présence de ce Roy majestueux, qu’encore qu’ils aient la tête assez forte pour porter les plus grandes couronnes, & des génies capables de gouverner tous les plus grands empires, toutes fois ils seront devant lui comme l’Apôtre veut que les riches soient au milieu des richesses, tanquam non habentes, comme s’ils n’en avoient point ; & quand aux autres Rois & Princes de l’Europe, au seul bruit de ses armes, ils seront saisis d’une telle frayeur, que chacun cherchera l’abri de ses lauriers, pour se pouvoir garantir de ses foudres.
Le célèbre & généreux Apologiste de la providence divine le Patriarche Job, dit que la main de Dieu a signalé sa puissance dans tous ses ouvrages, mais principalement quand elle a fait sortir de la masse des cieux ces beaux luminaires, qui par leur lumière & par leurs mouvements règlent & gouvernent le monde, & quand elle a tiré la couleuvre du ventre de la terre, spiritus eius ornauit coelos, et obstetricante manu eius eductus est coluber tortuosus. Job 26. Le fils que Dieu vous donnera, Madame, fera paraître sa puissance Royale, Quand il ornera les Cieux, c’est à dire ces ministres empourprés, d’une si grande dignité, de tant de faveurs de bien faits, de charges, d’alliances, d’honneurs & de richesses ; mais il la rendra encore plus éclatante, quand après la mort de ce ministre son adroite main tirera du sein de sa bonté une couleuvre qui n’aura de venin que pour les seuls ennemis de la France. Il sera tellement secret & silencieux que Salomon ne pourrait non plus connaître les voies qu’il tiendra dans toutes ses affaires, que celles de la couleuvre, après qu’elle a passé sur une pierre ferme. Enfin si dans un grand monarque il faut une grande prudence, la sienne sera si grande qu’il en donnera aux serpents ; & par cette prudence il affermira tellement ses Etats, qu’il se rendra au dehors la terreur de tous ses ennemis, & au dedans l’amour de tous ses peuples.
Enfin, Madame, ce grand Dieu d’amour, pour combler vôtre cœur de ses consolations divines, vous donnera un second fils qui sera si respectueusement soumis aux volontés de son frère, qu’il n’aura avec lui qu’une âme, qu’un cœur & qu’un esprit. ANNA CVR FLES ?
Que vous semble t-il, Messieurs ? y eut-il jamais une stérilité couronnée d’une maternité plus heureuse ? y eut-il jamais des larmes plus amoureusement essuyées, & plus dignement récompensées ? O Qu’il est bon d’établir solidement toutes sa confiance sur la bonté, sur la fidélité, & puissance de Dieu ! Bonum et considere in Domino. Mais vous ne dites rien, me direz vous, du pitoyable état où cette grande Princesse s’est trouvée pendant les troubles & guerres intestines, dont la Régence a été traversée. Il est vrai, mais comme ç’a été le second sujet de ses larmes, & l’objet de la pitié de Dieu, i’en fais la seconde partie de mon discours.

SECONDE PARTIE.
Vous vous en souvenez, Messieurs d’Etampes. Vos murailles renversées, vos tours abattues, vos faubourgs ruinés, vos Métairies pillées, vos bois, vos plants, vos vignes arrachées, vos jardins & vergés en friche, vôtre commerce aboli, & par terre & par eau sans espérance de ressource, votre ville déserte, vous rafraîchissant tous les jours la mémoire de vos malheurs, nous obligent de confesser que le plus terrible de tous les fléaux dont Dieu puisse châtier un royaume , est la guerre civile. Ce fut en quarante-huit que commencèrent ces désordres. Il y avait douze ans que nôtre monarchie ne savait ce que c’était d’être vaincue. Nos Généraux avaient presque autant pris de villes, qu’ils avaient présenté de sièges, & presque autant remporté de victoires qu’ils avaient livré de batailles. Nos Guerriers avaient encore les mains ensanglantées du sang des ennemis, après avoir gagné la victoire dans la fameuse bataille de Lens : & voilà que tout d’un coup cette Monarchie inexpugnable à toute autre nation, se divise elle même, s’attaque, se combat, se détruit, & courant à sa ruine elle fait tomber nôtre pieuse Princesse dans un nouvel abyme de tristesse& de larmes. Mais tout beau, grade Reine, vous n’êtes encore qu’au commencement de vos douleurs. Vous allez voir presque toutes les villes du Royaume soulevez contre vous. Vous allez voir perdre jusqu’à vingt Villes qui avaient été prises avec autant de gloire & de travaux. Vous allez voir une infinité de libelles qui vomiront contre vous tout ce que l’enfer peut inventer d’infâme. Vous allez voir le désordre & la confusion dans toutes les parties de l’Etat. Vous allez voir le feu au milieu de Paris, & cette capitale du monde changée en une boucherie de meurtres, & de sang. Vous allez voir enfin la monarchie réduite à deux doigts de sa ruine totale.
Dieu des Armées ! je sais bien que celui qui veut témérairement fonder dans les secrets de votre majesté doit craindre de se trouver accablé sous le poids de la gloire. Qui scrutator est Maiestatis oppremetur a gloria. Je sais bien que quiconque veut chercher les raisons de vôtre providence doit craindre ce rabrouement de l’Apôtre, ô homo ! tu quis es ? ô homme ! qui est tu ? as tu bien l’impudence de mettre ton Dieu sur la sellette pour lui faire rendre raison de sa conduite ? mais ô Dieu de pitié ! en renonçant à tous les mouvements de la superbe, & aux sentiments de la curiosité, je prends la liberté de vous demander en toute humilité Quare ita Facis ? pourquoi avez vous élevé cette Monarchie jusqu’au trône de la gloire pour la rendre aujourd’hui la plus humiliée de toutes les nations ?
Il me semble, Messieurs, que ce grand Dieu a permis ces désordres pour quatre raisons :pour le châtiment des peuples, pour servir de remède aux princes & à tous nos guerriers, pour l’instruction du Roi,& pour faire éclater la vertu de la Reine.
Nous avions dans nous-mêmes trois sortes de guerres spirituelles, contre Dieu par l’impiété, contre le prochain par l’injustice, contre nous par la révolte de toutes les passions du cœur contre la raison qui est leur souveraine. Et comme ces guerres sont spirituelles, nous ne voyons point l’horrible ravage qu’elles causent dans l’âme, que fait ce grand Dieu ? Il permet une guerre civile dans le cœur du Royaume, non seulement pour châtier tous ces crimes, mais encore afin que la désolation sensible qu’elle cause, nous serve de miroir, dans lequel nous puissions visiblement connaître les désordres épouvantables que le péché cause dans une âme révoltée contre Dieu, contre le prochain & contre elle-même.
Nos Princes, nos Généraux & nos Capitaines avaient pendant douze ans tant gagné de batailles, tant forcé de places, tant emporté de villes, tant conquis de pays, qu’il y avait à craindre qu’ils n’ouvrissent la porte à quelques vanités secrètes de croire qu’ils étaient les auteurs du bonheur de la France, & qu’on était redevable à la grandeur de leur courage de toutes les victoires qu’on avait emportées contre les ennemis.. Dieu des armées qu’avez-vous fait ? Auertisti faciem tu am et facti sunt conturbati ; Vous avez un peu détourné votre face, é il est arrivé un trouble entre le cœur, & le bras de ces fameux guerriers. Leur bras par une espèce de violence se trouve à la tête de l’armée ennemie ; Mais leur cœur étant demeuré inséparablement attaché à la personne de notre grand monarque ; Ce bras qui avait toujours mis nos ennemis en déroute quand il combattait pour la France contre eux, les met encore en fuite quand il combat pour eux contre la France ; Ces grands hommes faisant néanmoins partout paraître des prodiges, qui ne sont point selon l’ordre commun et ordinaire de la guerre, & quand ils sont vainqueurs et quand ils sont vaincus.
Dieu a voulu aussi permettre ce désordre pour l’instruction du roi. Ce jeune Prince ayant toujours été bercé dans un char de triomphe, & n’ayant reposé qu’à l’ombre des lauriers pendant le vivant de son père, & durant les cinq premières années de son règne n’ayant bu que du vin de palme, il était à craindre que parmi tant de si grand et de si heureux succès il ne dit avec le Roi prophètes, Dixi in abundantia mea non movebor in æternum. Mes affaires sont si bien établies que rien ne peut être capable de me pouvoir désormais ébranler. O Roi des Rois & Seigneur des Seigneurs ! Vous lui avez voulu apprendre par cette conduite si terrible, que si vous tenez le cœur des Rois dans votre main comme parle le sage, Cor regum in lanu eius. Vous tenez aussi les cœurs de leurs sujets, vous réservant toujours une pleine et absolue puissance de les faire pencher où il vous plait, quand il vous plait, Habens flectendorum cordium ubi voluerit, quando voluerit et quomodocunq ; voluerit omnipotentissimam voluntatem.
Enfin, Messieurs, si ces désordres et guerres intestines étaient un juste châtiment des péchés de tout lee peuples du Royaume, un remède pour les princes et pour tous les guerriers contre la vanité, & une instruction pour le Roi par laquelle il apprit que son cœur et celui de ses peuples étaient en la toute puissante main de Dieu, ce grand Dieu les a encore permis pour faire éclater les vertus chrétiennes et royales de notre grande Reine, & pour faire connaître à tout le monde le pouvoir qu’elle avait par ses larmes sur lui ; & que s’il avait été un Dieu d’amour pour elle dans le temps de sa stérilité, il était un Dieu de pitié sur elle dans la traversée de sa régence ; Car ce fût en cette occasion qu’il lui dit pour la seconde fois à l’oreille du cœur, Anna cur flès ?
Pourquoi je pleure disait-elle ? Seigneur, vous le savez ; je ne pleure pas pour mes intérêts propres, ni pour me plaindre des libellés qu’on sème contre moi. Dans le besoin que j’ai de votre miséricorde tous les jours je n’ai pas de peine à pardonner ; mais je pleure pour mon fils, je pleure pour mon peuple ou plutôt pour votre fils, & pour votre peuple. Si vous êtes le seigneur et le Dieu des Armées, Dominus Deus subhaoth, vous êtes aussi le dieu de la paix, Deus pacis, donnez la s’il vous plait du moins dans le cœur du royaume da pacem Domine in diebus nostris. Je sais bien Seigneur, & je le reconnais que ce sont mes péchés qui ont attiré ces malheurs, Ego quæ peccaui, ego quæinique egi. C’est pourquoi je vous supplie mon Dieu de tourner contre moi votre main vengeresse, Obsecro Domine vertatur in me manus tua ; mais ne détournez pas s’il vous plait votre face de dessus votre enfant et ne frapper point d’avantage le peuple, ne auertas faciem tutam à puero tuo, et populus non percutiatur ?
Anna cur fles ? Voilà donc le sujet de tes larmes, tu demandes la paix au dedans du Royaume, tu l’auras aussi avec les étrangers, & pour rendre l’une et l’autre honorable ; je veux que le Roi rentre triomphant dedans sa capitale. Je veux quréunisse toutes les parties désunies de l’Etat. Je veux qu’il réduise Bordeaux et toutes les villes de Guyenne. Je veux qu’il prenne Bellegarde, Mouzon, Sainte-Ménéhould et Stenay. Je veux qu’il fasse lever le siège devant Arras contre toutes les espérances humaines. Je veux qu’il prenne Clermont, Landrecys, Valence, la Capelle, Montmedy, Saint-Venant, Mardic, Dunkerque, & qu’il défasse dans les dunes tous les chefs de l’armée ennemie. Je veux enfin qu’il prenne Martare, Graveline, Oudenarde, Bergue, Dixmude et Ypres. Et après avoir ainsi glorieusement rétabli la paix dans le Royaume, j’accorderai encore à tes larmes une paix honorable pour la France avec ses ennemis.
Oui, Messieurs, la paix avec ses ennemis, que notre grande Reine nous a attiré du Ciel par ses bénites larmes, est honorable, & même avantageuse pour la France ; puisque par cette paix jointe à la paix d’Allemagne, le Roi a écorné tous les Etats de ses ennemis. Il a enlevé à l’Espagne le Roussillon et le comté de Conflans, avec toutes ses dépendances. Il a ôté à l’Allemagne, les deux alsaces, le Sunt-Gau, Brisac et toutes leurs dépendances, tant par deçà que par delà le Rhin.
Il a enfin enlevé aux pays-bas, Arras, Hedin, Bapaume, Lilers, Lens, Terouaen, Pas, Renty, Graveline, Bourbourg, S.Venant, Landrecys le Quesnoy, Thionville, Montmedy, d’Amuilliers, Mariambourg, Philippeville, & plusieurs autres places, pays et villes.Cette paix est non seulement avantageuse à la France, mais elle est encore utile à nos alliés, en les rétablissant dedans leurs Etats plus puissants que jamais.
Quand Zachée reçut le Dieu de la Paix dans sa maison, il s’écriât de joie Ecce dimidium bonorum meorum do pauperibus, et siquem de fraudaui reddo quadruplum, Seigneur, dit-il, en témoignage de la joie laquelle je ressent dans le bonheur dont je joui aujourd’hui, je donne la moitié de tous mes biens aux pauvres, & si j’ai fait tort à quelqu’un je suis prêt de rendre le quadruple. Notre grand Monarque au retour de la paix dans la France fait quelque chose de plus considérable, parce qu’outre les villes et pays dont je viens de parler, qui lui sont demeurés, il donne presque la moitié de toutes ses conquêtes à ses ennemis. Et encore que le feu Roi Louis XIII n’eut fait aucune injustice aux ducs de Loraine et du Bouillon,, néanmoins il rétablit le premier dans la Loraine plus riche qu’il n ‘était auparavant, & il donne au second des domaines dans le cœur de la France, qui ont été evalués à la somme de deux cent mille livre de rente pour sa principauté de Sedan qui en valait cinquante mille. Mais enfin ce qui fait la gloire de cette paix, c’est qu’elle est accompagnée d’une Reine de paix qui a toutes les qualités royales que doit avoir une Reine accomplie, qui est selon le cœur du Roi et du royaume.
Mais nous voilà me direz-vous, dans la veille d’une guerre plus cruelle et plus sanglante que jamais ? La chose pourrait bien arriver Messieurs, mais sans m’arrêter à vous en faisant connaître et goûter la justice ; Si cela arrive de la sorte, aurons nous sujet de murmurer contre la providence adorable de Dieu ? Avons-nous depuis la paix conclue posé les armes contre lui ? Avons-nous cessé d’exercer par nos crimes, nos inimitiés, et hostilités contre la majesté divine ? Ne nous y trompons point, Messieurs, il est impossible que le péché puisse demeurer un moment impuni : ce serait une honte pour tout l’univers si le crime demeurait un instant, Siné decore vindicta, sans être réparé par la beauté de la vengeance et de la peine. Quand Dieu cessera de châtier le péché, il faut qu’il cesse d’être Dieu. Mais si nous désirons que ce grand Dieu cesse de nous punir, ou par la peste, ou par la faim, ou par la guerre, ah ! Messieurs, cessons de l’offenser. Mais d’autant que la terre est une vallée de larme et de péchés, il ne faut point attendre une parfaite paix dessus la terre, nous ne la trouverons qu’au ciel. Notre illustre Princesse persuadée de cette grande vérité, n’eut pas plutôt procuré par ses larmes une double paix à la France, qu’elle commença à chercher avec de nouveaux empressements la paix & couronne du ciel ; mais comme cela a été le troisième sujet de ses larmes, & l’ouvrage de la miséricorde de Dieu sur elle, j’en fais aussi la troisième partie de mon discours.
TROISIEME PARTIE
Quoi que les Rois et les Grands ne soient point exclus de pouvoirs, & de devoir prétendre à la gloire éternelle, néanmoins il n’y a point de conditions qui ait de plus grandes difficultés à surmonter pour obtenir cette riche et précieuse couronne.
L’Eglise catholique nous fait évidemment connaître la créance qu’elle a de sa première proposition dans sa pratique et dans ses oraisons, puisqu’elle célèbre les fêtes de quelques Princes, comme de S. Cazimir, de quelques Rois comme du grand S. Louis et de quelques Empereurs, comme de Saint Henry ; & que dans l’oraison qu’elle adresse à Dieu le jour de ce saint Empereur, elle tient ce langage, Omnipotens et misericors Deus, qui a gloria tua nullam conditionem excludis. Dieu tout puissant et miséricordieux, qui n’excluez aucune condition de pouvoir aspirer à votre gloire. Mais quand nous n’aurions ni la pratique, ni les prières de l’Eglise : l’Apôtre n’en fait-il pas un article de foi ? Je te conjure, dit-il à Timothée, que l’on fasse des prières, des actions de grâce et des demandes pour tous les hommes. Et Et parce qu’il semblait, comme remarque S. Augustin, que la sublimité de la condition des Rois & Grands du Monde, les devaient éloigner de la participation aux prières des fidèles, il ajoute, Pro regibus, et omnibus qui in siblimitate sunt, pour les Rois et pour ceux qui sont d’une sublime condition : Et la raison qu’en rend ce grand Apôtre, c’est parce que, dit-il, Dieu veut sauver tous les hommes, les gentils et les Juifs, les Rois et leurs sujets.
Voilà la preuve de la première vérité. Une seule raison me suffit pour prouver la seconde. Il n’y a point de condition qui ait plus d’empêchement à vaincre pour mériter la couronne immortelle, que celles des têtes couronnées et des Grands, parce qu’il n’y en a aucune dans laquelle on puisse rencontrer de plus grands obstacles à la grâce de Jésus-Christ notre Seigneur, sur laquelle est fondée la prétention que les Rois et leurs sujets peuvent avoir au royaume de Dieu depuis le péché de notre premier père.
Pour mettre cette importante vérité dans son jour, il faut discerner trois choses dans la grâce de Jésus-Christ notre sauveur, la miséricorde, la puissance et la douceur. La miséricorde de la grâce consiste en ce qu’elle n’est point donnée aux œuvres, aux mérites ni à la noblesse des hommes, mais par la pure et infinie bonté de celui qui nous a sauvé, non point par le mérite de nos œuvres mais par sa miséricorde, non ex operibus iustitia qua fecimus nos, fed secundum misericordiam suam saluos nos fecit, dit l’Apôtre de la grâce. La puissance des la grâce consiste, en ce que sans elle, non seulement nous ne faisons, & ne voulons jamais le vrai bien comme il le faut, sicut oportet, mais nous n’avons pas même le moindre vrai pouvoir de le faire sans elle. Sans moi, dit l’auteur de la grâce, parlant du pouvoir qu’elle porte dans l’homme, vous ne pouvez rien faire, Sine me nihil potestis facere. Il ne dit pas seulement sans ma grâce vous ne faites rien et vous ne voulez rien, mais vous ne pouvez rien, nihil potestis. Enfin, la douceur de la grâce consiste dans cette suavité divine, dans ce plaisir céleste ; dans cette délectation et dilection de la justice, avec laquelle nous faisons le bien qu’il nous faut faire et nous fuyons le mal qu’il nous faut fuir ; Dilectione et delectatione justiciæ.
Or les Rois, les Princes et les Grands ont à craindre et à vaincre dans leur condition, trois effroyables empêchements contraires à ces trois qualités de la grâce : la vanité de leur noblesse, la présomption de leur puissance et l’amour des plaisirs. S’ils se laissent enfler par la vanité de leur haute naissance et de leur ancienne noblesse ; ils croiront aisément que tout est dû au mérite de leur condition, & la gloire, & la grâce, & dès là, ils se déclarent ennemis de la miséricorde de la grâce. S’ils ont quelque présomption de leur puissance, les voilà opposés à la puissance & vertu de la grâce. S’il attachent enfin leur amour aux douceurs, aux appas & charmes de la cour, ils combattent la suavité divine et la douceur céleste de la grâce chrétienne. O qu’il est difficile , Messieurs, Aux Rois, Aux Princes & aux Grands, de ne point enfler de la vanité de leur noblesse, non seulement parmi tant de flatteurs dont la cour des Princes & des Rois est remplie ; mais encore au milieu des louanges les plus justes et les plus véritables ! Qu’il est difficile aux Grands de na pas présumer de leur puissance, quand rien ne résiste et que tout s’humilie sous leur puissante main ! Et qu’il est difficile à des cœurs enivrés des plaisirs de la cour, de goûter les charmes divins et le plaisir céleste de la grâce ! Il faut une grâce donnée par une miséricorde de toute extraordinaire . Il faut une grâce qui porte avec elle un pouvoir invincible. Il faut une grâce qui verse dans le cœur une délectation si grande, qu’elle surmonte tous les plaisirs du monde.
Notre illustre Princesse persuadée de ces grandes et importantes vérités, après avoir laissé les couronnes de France et de Navarre à notre jeune Reine, attache toutes ses espérances à la couronne de l’immortalité. Mais sur quoi fonde t-elle sont droit et sa prétention ? Sur l’ancienne noblesse de la maison d’Autriche ? sur cinq Rois que cette noble tige a donné à l’Espagne ? Sur treize Empereurs que cet illustre sang a donné à l’Empire ? Nolite confidere in princibus….. in quibus non est salus. A Dieu ne plaise, disait-elle, que je fonde l’espérance de mon salut sur la noblesse de ces Rois et de ces Empereurs. Sur la puissance de Henri le grand son beau père ? de Louis treizième son mari ? ou de Louis quatorzième son fils ? Maledictus homo qui spem ponit in homine, maudit est celui qui établit son espérance sur le pouvoir de l’homme, sur quoi donc ? sur les richesses, les plaisirs & pompes de la cour ? Ah disait-elle, que les plaisirs de la solitude du Val de Grâce sont charmants en comparaison des plaisirs de la cour ! Mais cette grande Reine établit et fonde toute son espérance sur la puissance, sur la miséricorde et sur la douceur de la grâce de son divin sauveur.
C’est de la force invincible de ctte grâce qu’elle attend son pouvoir : C’est de la miséricorde de cette grâce qu’elle attend ses mérites ; C’est enfin de la douceur et de la suavité de cette même grâce qu’elle attend la vrai délectation & l’unique plaisir. C’est pourquoi elle demande cette grâce, comme on doit demander un si grand don tanquam peti debet tantum donum, avec soupirs, sanglots, prières et larmes continuelles, & c’est dedans ces larmes que le grand Elcana, le Dieu de la miséricorde lui dit pour la troisième fois à l’oreille du cœur, Anna cur fles ? Tu demande ma couronne de gloire, elle t’est préparée de toute éternité par ma bonté, par ma miséricorde, par mon amour, par mon choix, par ma disposition, & je t’ai encore préparé par ma grâce une couronne de vertus héroïques, afin que tu puisse remporter celle la par titre de conquête, Anna cur fles ? En effet Messieurs, ce grand Dieu de miséricorde a rempli le cœur de cette vertueuse Princesse d’un si grand nombre de vertus Royales & Chrétiennes, qu’on en pourrait remplir des volumes entiers. Je me contenterai d’en choisir que de quoi lui composer une couronne, qui sera mille fois plus précieuse et plus riche que toutes les couronnes et diadèmes du monde.
Cette auguste et divine couronne sera composée de quatre fleurons, & chaque fleuron de trois vertus ? Le premier contiendra trois vertus qui attachaient notre illustre Princesse à Dieu. Le second sera composé de trois autres qui la liaient à la monarchie. Le troisième sera tissu de trois vertus qui l’attachaient aux besoins particuliers du prochain. & le quatrième et dernier sera tressé de trois autres admirables vertus qui l’appliquaient à elle même.
Le premier fleuron est composé comme j’ai déjà dit de trois vertus Chrétiennes et Royales, la Religion, la gratitude et la constance. La religion l’attachait à la souveraine majesté, La gratitude à la magnificence et la constance à la fidélité de Dieu. La religion avait jeté de si profondes racines dans ce cœur royalement dévot, que l’on a jamais vu une personne de cette condition plus fidèlement attachée à tout ce qui regarde l’honneur, le culte et le service de Dieu, que cette grande et religieuse Reine. Or, comme Dieu nous a proposé trois mystères qui sont comme trois trônes pour y recevoir nos principaux devoirs, et nos adorations, les mystère de son unité infinie dans la trinité de ses personnes, qui est sur le trône de sa gloire, Le mystère de son incarnation, par laquelle il habite selon toute la plénitude de la divinité dans l’humanité sainte, qui est le trône de sa grâce ; et le mystère de l’autel où il réside selon toute l’intégrité de sa substance humaine, qui est le trône de son amour : Cette religieuse Princesse avait une si grande dévotion pour ces trois adorables mystères & trône de la grandeur de Dieu, qu’en l’honneur des deux premiers, elle récitait tous les jours le symbole du grand Athanase, & quant au saint sacrement de l’autel, elle n’avait jamais une joie plus sensible, que quand il était exposé. Elle passait les six heures entières sans s’en apercevoir dedans le Val de Grâce, devant ce divin sacrement. Aussitôt qu’elle était descendu de carrosse, « Dieu est-il chez vous ? le saint sacrement y est-il exposé ? » Si l’on disait que non, vous la voyez toute abattue, mais si on lui répondait qu’il était exposé, « Ah mon Dieu que j’en suis aise » !
Sa gratitude qui est la seconde vertu de ce premier fleuron était si prompte et si grande que c’était un flux et reflux continuel de bienfaits et de remerciements, entre la magnificence de Dieu et la reconnaissance de la Reine. Mais parce que l’unique moyen que Dieu nous a laissé pour le remercier dignement de toutes les grâces dont il nous comble tous les jours, est le très adorable sacrifice de l’autel.Elle a été fidèle à entendre ce divin sacrifice, qu’elle n’a jamais passé qu’un seul jour de sa vie sans l’avoir entendu. Vous pensez Messieurs, que ce fut le jour de sa naissance ou le jour de sa mort ? nullement : parce que dans l’Espagne on observe une religieuse coutume, de porter les enfants des Princes à ce saint sacrifice, aussitôt qu’ils sont nés : & pour le jour de sa mort, elle l’entendit avec attention pendant qu’on le célébrait sur un petit autel qu’on avait fait dressé près de son lit. Ce fut un Samedi du mois de mai, il y a environ quatre ans, que cette généreuse Reine se ressouvenant que les religieuses du Val de Grâce avaient autrefois mêlé leurs larmes avec les siennes pendant le temps de sa stérilité, voulait donner la consolation à ces saintes filles, de leur faire voir Monsieur le Dauphin son petit fils, comme une suite ou un second fruit de ses larmes et des leurs. Ses aumôniers, qui pensaient que la Reine irait selon sa coutume, à Notre Dame, s’y rendirent, où après l’avoir longtemps attendue, l’heure étant passée, ils célébrèrent. Je ne saurais, Messieurs, vous exprimer, ni vous représenter par toutes mes paroles le déplaisir qu’elle eut quand elle vit qu’après avoir fait chercher dans tout Paris, on ne pu trouver de prêtre qui n’eut point encore offert ce divin sacrifice. Ah ! disait-elle « que je suis malheureuse d’avoir passé un jour pendant ma vie sans avoir assisté à ce grand sacrifice, & cela devant le Val de Grâce » ! C’est peut-être pour cette raison, Messieurs, qu’elle a laissé son cœur à ce saint monastère, afin que ce cœur reconnaissant répare tous les jours jusqu’à la consommation des siècles, la faute innocente d’une seule journée.
De la religion et de la gratitude naissait en elle cette confiance admirable qui l’attachait inséparablement à la fidélité de Dieu dans toutes sortes d’événements : & de là naissait cet abandon & résignation générale d’elle, de ses enfants et de la monarchie ; « la mère, les enfants, le royaume sont à lui, il en disposera à sa volonté » disait-elle un jour que ces deux Princes étaient à deux doigts de la mort.
De ce beau fleuron en naît un second composé de trois autres admirables vertus, qui attachaient cette grande Princesse au public, ou à la Monarchie, l’amour ou la piété, la magnificence et la constance. La piété ou l’amour pour la Monarchie doit sa naissance à la religion, puisque les Princes n’ont d’amour que pour leur peuple, autant qu’ils ont de religion pour Dieu. La vraie magnificence tire son origine de la gratitude à la magnificence de Dieu ; Et un grand Roi qui veut dignement reconnaître la magnificence de Dieu doit être lui-même magnifique. La vraie constance dans les événements doit toute la fermeté à la confiance en Dieu : Un Prince Chrétien qui n’établit pas toute sa confiance sur la puissance de ce souverain Monarque, ne peut jamais être constant. Au reste, ces trois héroïques vertus sont absolument nécessaires dans un grand Roi & une grande Reine : & cette nécessité se prend de trois qualités que portent les Rois vers leurs sujets. Car ils en sont tout ensemble les pères, les Rois et les tuteurs. La qualité de père les oblige à les aimer comme leurs enfants. La qualité de Roi à faire de grande chose pour leur utilité et leur satisfaction, & par conséquent à la magnificence. Enfin la qualité de tuteurs les engage à les défendre avec une ferme constance. Ainsi, Messieurs, ces trois vertus royales qui composent le second fleuron de la riche couronne de notre auguste Reine ; l’attachaient inséparablement aux Français comme une mère à ses enfants, comme une Reine à ses sujets, & comme une tutrice à ses pupilles.
Or, que cette grande Reine ait aimé les Français comme une mère ses enfants, je puis dire qu’elle l’a fait, & dans le temps de sa stérilité, & dans le temps des troubles de la régence, & au temps de sa mort. Elle les a aimés dans le temps de sa stérilité, puisque c’est cet amour qui fit sortir tous ces torrents de larmes qui forcèrent le ciel à leur donner un si grand Roi, appuyé d’un frère. Elle les a encore plus aimés pendant les tempêtes de sa régence, puisque c’est en ce temps qu’elle a derechef obligés par ses larmes le Ciel à leur arracher le poignard qu’ils s’étaient eux-mêmes enfoncé dans le cœur, en appelant les ennemis au milieu de la France, à leur donner la paix dans le Royaume, à leur accorder la paix avec l’Allemagne, l’Angleterre et l’Espagne, à leur envoyer une Reine et une Dame de Paix ; à leur donner un Dauphin et un Prince, qui relèvent encore toutes nos espérances. Enfin, cette pieuse mère ayant pendant sa vie aimé les siens : elles les a aimé jusqu’à la fin en les recommandant au Roi avec des tendresses que le Roi seul nous pourrait exprimer.
Pour prouver la magnificence de notre illustre défunte la seule controverse des religieuses du Val de Grâce me suffit. Ces saintes filles, Messieurs, disputent et disputeront longtemps entre elles si leur grand bâtiment et leur superbe temple, sont deux arguments invincible de la religion de leur illustre Mère & fondatrice, ou deux chef-d’œuvres de la magnificence de notre illustre Reine.
Venons en à la constance, Avez vous jamais ouï parler, Messieurs, d’un cœur plus invincible, d’un courage plus intrépide, d’une constance plus ferme ? Madame, lui disait-on, que votre Majesté prenne garde. Les troubles d’Angleterre avaient des commencements plus légers que ceux que nous voyons. « La petite fille de Charles Quint » disait-elle à ses plus confidents, « ne craint rien que Dieu seul, toutes ma confiance est en lui ». S’il faut, ajoutait-elle, quitter les occupations conformes à notre sexe, Dieu des Armées, enseignez à mes doigts le métier de la guerre, & à mes mains à livrer des combats, Docemanus meas ad prælium, et digitos meos ad bellum, et après cela s’il faut camper dans les Armées, j’y camperai ; s’il faut aller à Stenay, à Arras, à Bordeaux, à Dunkerque, je poursuivrai partout les ennemis du royaume ; & je ne rebrousserai point mon chemin jusqu’à ce que je les ai vaincus, non convertar donec deficiant.
Le troisième fleuron contient aussi trois autres vertus qui l’appliquait sans cesse aux besoins du prochain, la miséricorde, la clémence et la justice à tous ceux qui étaient opprimés. Sa miséricorde était si grande qu’on l’a vue souvent travestie pour aller avec plus de liberté jusque dans les cachots chercher les prisonniers et les consoler tout ensemble, & de sa langue, et de sa main. Ses aumones étaient si fréquentes et si grandes que les Dames de sa cour disaient souvent, qu’il fallait que l’argent se multipliât entre ses mains ; et ceux qui ont manié ses finances assurent qu’elle donnait toutes les années, plus de trois cent cinquante mille livres aux pauvres.
Sa clémence était si admirable, qu’encore qu’elle eut souffert toutes sortes d’outrages, qu’elle en connu parfaitement les auteurs et qu’elle eut, & toute sa puissance, & toutes les occasions qu’elle pouvait désirer de se venger ; néanmoins elle ne veut pas même qu’on lui rende la justice qu’on rendait aux derniers de ses sujets. On arrête une femme dans Paris, qui après avoir reçu de sa main royale une aumône considérable, avait vomi publiquement contre elle toutes les infamies et imprécations qu’un esprit possédé du démon pourrait imaginer, « Qu’on la laisse aller » dit-elle, « qu’on la laisse dire, voilà bien de quoi ». On arrête un rimeur, qui dans des libellés diffamatoires l’avait outragée de toutes les calomnies imaginables, & que dit la clémence de ce cœur chrétien et généreux ? « S’il a fait quelque tort à quelque autre personne, qu’on lui fasse justice, mais s’il n’est coupable que des crimes qu’il a pu commettre contre moi, je veux absolument qu’on lui donne la liberté ». Mais Madame, disait un Seigneur de la cour, il faut prendre garde que la clémence de votre majesté ne soit trop expessive. ô Monsieur, répondit-elle ! « quand je considère le grand besoin que j’ai que la bonté de Dieu me pardonne tous les jours tant de fautes, me serait-il impossible de ne pas pardonner de bon cœur à tous ceux qui m’offensent ». Enfin Messieurs, elle a tant aimé la justice envers tous, qu’un moment avant la mort, elle disait au Roi, « ô mon fils ! souffrez plutôt la mort que de commettre une injustice ».
Le quatrième et dernier fleuron de l’auguste et divine couronne de cette grande reine, est tissu de trois autre vertus, qui sans la détacher ni de Dieu, ni de la Monarchie, ni des besoins du prochain, l’appliquaient sans cesse à elle même : sa très grande humilité, sa patience invincible et sa longue persévérance au bien. Elle était si humble qu’elle attribuait à ses péchés tous les maux qui arrivaient à la France : « Ce sont mes péchés qui ont attiré ce malheur », disait-elle, à Calais la Roi étant à deux doigts de la mort : & Monsieur le premier Président étant allé la visiter pendant sa maladie, il faut bien, Madame, disait cet illustre défenseur et promoteur de la justice, que les péchés du peuple soient bien grands , puisqu’ils portent Dieu à faire souffrir votre Majesté de la sorte, « Monsieur », dit cette humble Princesse, « je souffre pour mes propres péchés, & je ne souffre rien à l’égard de ce que je devrais souffrir….. Dieu me fait une grande grâce de me traiter aussi doucement ». Vous admirez une humilité si profonde, jointe à une si haute naissance et à tant de grandeurs.
Mais que dites vous de sa patience invincible dans les douleurs ? Semble t-il pas, Messieurs, que le démon eut demandé à Dieu la permission et la puissance de la traiter comme autrefois le patriarche Job ? Il ne lui ôte pas ses enfants, mais il l’éprouve par une stérilité de vingt deux années : & que dit la patience de cette grande Reine ? « Si Dieu ne veut pas me donner des enfants, sa volonté soit faite ». Le démon soulève presque toutes les villes du royaume contre elle ; « c’est moi, dit-elle, qui ait attiré tous ces malheurs ». Il met le Roi à deux doigts de la mort à Calais. Toute la France verse des déluges de larmes pour demander à Dieu la santé de ce Prince : que fait pendant cela notre illustre souffrante ? Vous pensez qu’elle joint ses vœux, ses prières ses larmes avec tout le royaume, pour demander au ciel de lui rendre son fils ? Elle ne le demandera jamais : au contraire, « seigneur dit-elle, si ce n’est assez du fils, prenez aussi la mère afin que l’holocauste soit entière. ». Il vous arrive peut être en cet endroit, Messieurs, ce qui arriva à une Dame de qualité, laquelle connaissant l’amour que la Reine avait pour le Roi et pour la Monarchie, ne pouvant croire que cette pieuse mère ne demandât point la santé d’un fils qui lui avait autrefois coûté tant de vœux et de larmes, entra dans sa chambre, & ayant appris cette vérité de sa bouche pensa tomber pâmée aux pieds de sa maîtresse. Mais le démon voyant que tous ses efforts étaient inutiles, quoi qu’il soit aussi ignorant comme il est malicieux, toutefois ayant reconnu, Dieu le voulant ainsi, qu’elle craignait éfroyablement le cancer, il s’adresse à Dieu pour la dernière fois, mitte manum tuam, et percute os eius et tunc videbis quod in faciem benedicattibi ; Donnez moi la puissance de la frapper d’un ulcère malin, & vous verrez ce qu’elle a dans le cœur ; si elle ne murmure et ne vomit mille blasphèmes contre vous, je renonce au métier de tenter. Dieu lui abandonne, et percussit ulcere pessimo ; La voilà donc frappée d’un cancer accompagné d’une malignité qui est à l’épreuve de tous les remèdes & de la médecine, & de la chirurgie. Admirez, Messieurs, la patience inébranlable de cette femme de douleurs dans ce dernier combat. Elle se fait lire les doctes & éloquentes paraphrases du R.P. Scénaut, supérieur général de la savante & pieuse congrégation des prêtres de l‘oratoire de Jésus-Christ notre Seigneur ; & à chaque parole elle fait des réflexions vraiment dignes de son invincible patience. « Job, dit-elle, perdit tous ses biens ; je ne manque de rien. Il perdit ses enfants, Dieu conserve les miens, desquels je reçois toutes les consolations qu’on peut attendre de leurs âmes royales. Il fut abandonné de tout le monde ; tout le monde s’intéresse pour moi. L’ulcère qui le rongeait sur son fumier s’étendait sur toutes les parties de son corps ; & celui qui me ronge ne s’étend que sur quelques parties. Job était juste, & je suis pécheresse ».
La troisième vertu de ce dernier fleuron & la dernière de cette riche & précieuse couronne, c’est la longue persévérance au bien : qui n’a jamais été interrompue jointe à un empressement, & une sainte violence continuelle dans l’exercice de toutes ces vertus, & la pratique de toutes sortes de biens. En tous lieux, en tous temps, en tous événements, elle marche toujours son même train, elle va toujours en avançant, & croissant de vertu en vertu : dans la fécondité comme au temps de sa stérilité ; pendant le mariage comme pendant sa viduité ; quand toute la France est soulevée contre elle, comme quand elle lui est soumise ; dans les humiliations comme dans les grandeurs ; pendant la guerre comme pendant la paix ; dans les camps & Armées, comme dans le Val de Grâce ; au Louvre comme dans Notre Dame ; quand elle est rongée toute vivante par les cancers, comme quand elle jouit d’une santé parfaite, à l’article de la mort comme pendant la vie.
Voilà les divins fleurons qui composent cette sainte Couronne. Le temps me presse, Messieurs, & me contraint de vous les présenter et laisser en désordre. Prenez, s’il vous plait, la peine de les lier vous-même. Notre grande Reine qui n’a rien omis des choses nécessaires pour rendre cette couronne parfaite et achevée, nous a laissé deux liens qui en font le prix, l’éclat & toute la beauté.
Le premier est cette grande prudence qui éclatait dans toute sa conduite : & le second est cette ardente charité qui embrassait son âme pendant qu’un cancer lui consommait le corps ; & qui lui faisait dire de toute l’abondance de son cœur dès Calais, « je vous aime, Seigneur, j’aime la monarchie, je m’aime, mais je vous aime plus que mon fils, plus que la monarchie, plus que moi-même & plus que toutes choses ». La prudence les lie en leur prescrivant à toutes une fin vraiment digne des vertus royales d’une Reine très Chrétienne. La charité les assemble, les lie et les unit comme leur mère, comme leur forme, comme leur Reine et comme leur fin. Comme leur mère parce que toutes les vraies vertus Chrétiennes sont enracinées & fondées dans la charité Sainte, selon la doctrine de l’Apôtre ut in charitate radicati atque fundati. Comme leur forme elle leur donne un être & une vie divine et les sépare des fausses vertus des Dames et des Reines païennes. Comme leur Reine elle les unit en les appliquant dans toutes leurs fonctions. Et comme leur fin elles les lie en faisant que dans tous leurs exercices, elles ne recherchent autre prix, ni autre récompense que celle de nous rendre digne d’aimer éternellement celui qui nous a aimés par sa miséricorde de toute éternité.
Que dites vous, Messieurs, de cette incomparable femme ? si ce n’est celle dont parle S.Jean dans ses révélations, bon Dieu, qu’elle lui est semblable ! J’ai eu, dit ce grand et premeir secrétaire de Dieu ; une femme qui portait sur la tête une couronne de douze étoiles, corona duodecim stellarum : Quelles sont ces douze étoiles si ce ne sont les douze vertus Chrétiennes et Royales dont le Dieu des vertus a voulu couronner notre illustre défunte dans sa vie ? Trois qui brillement dans le ciel, c’est à dire qui règlent ses actions à l’égard de Dieu, la religions, la gratitude et la confiance : trois, qui reluisent sur le public, c’est à dire qui ordonnent sa conduite envers la Monarchie, la piété, la magnificence et la constance : trois qui éclairent toutes les misères des particuliers, amis ou ennemis, c’est à dire qui la dirige à l’égard du prochain, la miséricorde, la clémence et le justice : trois enfin qui éclatent sur sa propre personne, c’est à dire qui la composent elle-même, l’humilité, la patience et la persévérance , Corona duodecim stellarum. 
Nous devons espérer, Messieurs, que cette grande Reine dans sa confiance ordinaire sur la bonté & miséricorde de Dieu, est entrée dans le ciel avec cette Couronne, où elle possède maintenant la Couronne de gloire. Anna cur fles ?
Vous n’avez donc plus maintenant sujet, ô grande Reine de répandre des larmes. Vous avez au delà de tout ce que votre cœur a jamais désiré.
Vous avez demandé un fils, vous nous en laissez deux avec de puissants appuis. Vous avez demandé une paix, vous en laissez deux, dans l’Etat et avec l’étranger. Vos avez demandé une Couronne, et vous en possédez deux, une Couronne de vertus et une Couronne de gloire ; Anna cur fles ?
 Ô bien heureuse Reine après tant de malheurs ! si vous n’avez plus besoin de répandre de larmes, vous n’avez pas besoin qu’ion en verse pour vous.
Pleurons donc pour nous mêmes , Messieurs, pleurons dans le temps de notre stérilité, & ce grand Dieu d’amour, qui a rendu notre Reine si heureusement féconde, nous rendra féconds en bonnes œuvres, & fruits dignes de pénitence. Pleurons pendant les troubles et les dérèglements de nos passions, & ce Dieu de pitié qui a apaisé les troubles de la Régence de cette Princesse affligée, fera cesser les mouvements et les désordres de notre convoitise. Pleurons enfin sans cesse dans les empêchements qui s’opposent à notre salut éternel, & ce grand Père de miséricorde qui a levé ceux qui étaient contraires au salut de notre grande Dame, nous fera surmonter par la force de sa grâce invincible, & nous fera mériter sa Couronne immortelle. Ainsi soit-il.

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