Camille JOUSSE, un ouvrier du ciel
Article mis en ligne le 25 janvier 2015
dernière modification le 15 mars 2015
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Les Etampois qui s’attachent un peu à connaître le passé de leur Ville ne manqueront sûrement pas de vous rappeler qu’Etampes fut l’un des berceaux de l’aviation. De Blériot à Boucher, les héros du ciel ont battu ici record sur record. Et ils sont nombreux, dans cette première moitié de vingtième si siecle, à associer leur nom avec ceux d’Etampes, de Villesauvage, de Mondésir, de Farman, etc..


Pourtant, l’histoire, fût-elle locale ne retiendra que peu de noms d’Etampois si ce n’est ce lui de Bouilloux Lafont, le « patron » de l’aéropostale, ou ceux de pilotes mort durant la grande guerre comme ce fut la cas de rêne David, dont le nom est gravé sur la plaque commémorative de l’actuel collège Guettard.


Etampois, Camille Jousse l’est presque. Né le 12 avril 1887 dans le hameau de Bonvilliers, à Morigny-Champigny, Il s’engage à 18 ans dans la marine nationale comme mécanicien et y reste jusqu’en 1910. Ainsi doté d’une solide expérience professionnelle acquise durant ces années de service, il est embauché comme mécanicien monteur d’avion à la société des avions Henri et Maurice Farman.


Les deux frères, dont les usines d’assemblage se trouvent à Boulogne Billancourt, possèdent aussi à Etampes-Villesauvage, une école de pilotage crée en 1909. Ce passage dans le civil, ne sera que de courte durée. 1914, la guerre est déclarée et Camille endosse à nouveau l’uniforme. Il est incorporé dans l’aviation militaire, d’abord comme mitrailleur bombardier puis comme adjudant mécanicien dans différentes escadrilles et enfin, dans une escadrille d’hydravions à Salonique.


Au cours de ces années terribles, il participe à 106 bombardements, est blessé au cours de l’un d’eux le 4 août 1916 au dessus des usines de Rumbach. Il mène à bien 60 opérations de reconnaissance, de nuit comme de jour. IL est à nouveau blessé le 1er août 1917 au retour d’une mission sur Fismes . Son avion sera également engagé dans 5 combats aériens dont un de nuit. Ce palmarès, impressionnant à cette époque où l’aviation n’en est qu’à ses premiers balbutiements, lui vaut de nombreuses distinctions honorifiques : Chevalier de la Légion d’Honneur, Médaille militaire, Croix de guerre 1914-1919, 5 citations dont une à l’Ordre de l’escadre et quatre à l’Ordre de l’armée, Communiqué officiel pour le 100e bombardement, Médaille de la ville de Paris, Grande Plaquette d’argent de Ligue aéronautique de France pour les bombardements effectués, Prix Michelin de septembre 1916.


Camille Jousse est sans aucun doute un héros de la guerre 14-18. Le conflit terminé, Camille retourne à la vie civile. On le retrouve comme mécanicien de bord sur les premières lignes aériennes au monde : Paris-Londres-Bruxelles-Amsterdam, toujours sur les avions Farman de type Goliath. En 1919, le raid Paris-Dakar qu’il effectue avec les pilotes Bossoutrot et Coupet, tourne en véritable acrobatie aérienne. Une fuite qui s’est déclarée sur le moteur droit, l’oblige par deux fois à sortir de l’avion et marcher sur l’aile jusqu’au moteur qu’il finira par réparer... avec un simple bout de chatterton .


Détaché par la maison Farman comme chef mécanicien navigant pour l’établissement de lignes aériennes à l’île de Cuba, il retrouve son ami, pilote et directeur, Lucien Coupet qu’il a probablement connu au cours de la première guerre mondiale à l’escadrille F25. Ils travailleront ensemble jusqu’en 1921. Il rejoint le 1er février 1922, les usines Latécoère de Toulouse Montaudran comme spécialiste de moteur d’avion et en devient le chef mécanicien. Dès lors, il est, aux côtés des plus grands noms de l’histoire de l’aviation et grâce à la tenacité d’un autre Etampois : Marcel Bouilloux Laffont- de la grande aventure de l’Aéropostale.


En 1923, il remporte le grand prix des avions de transport et participe durant les deux années suivantes, aux essais en vol et à la mise au point des avions prototypes Farman. Effectue en 1926 le voyage Paris-Téhéran avec le pilote Capitaine Challe sur un avion Breguet équipé d’un moteur Farman. Prépare les voyages et les records à la Société Hispano-Suiza : Paris-Omsk avec les pilotes Dordilly et Girier, Paris-Assouan avec Costes et de Vitrolles, Paris-Djask, avec Costes, encore, et Rignot. En 1929, le raid Paris-Saïgon qu’il accompli en qualité de mécanicien navigant, avec les pilotes Paillard et Joseph Le Brix, manque bien d’être sa dernière aventure.


L’appareil s’écrase à 197 km de Rangoon en Birmanie. Grièvement blessé au cours de cet atterrissage forcé dans le golfe de Mataban, il sauve néanmoins avec ses compagnons, la totalité du courrier. Tous trois rallient Saïgon par la mer à bord du Phortos. Des aventures, Camille Jousse en a à raconter. En 1930, l’Almanach de l’aviation écrit : « Camille Jousse, le compagnon du Capitaine Challe, nous contait la vie des aviateurs de raid. Orages et tempêtes de neige, brouillard, variations de température, hélices cassées dans la boue des mauvais terrains, enlisements dans les marécages... rien ne leur manque. Mais au retour, on oublie toutes ces misères, les vêtements traversés par la pluie. les coffres à vivres plein d’eau, les pieds dans la vase...


Le mécanicien d’avion ne doit pas seulement travailler comme un artisan consciencieux, il doit être aussi le compagnon dans la plus large signification morale de ce mot. Il lui faut en somme cet amour du métier, si rare aujourd’hui et qui fait l’ouvrier aussi grand que le chef. » Après la ruine de Bouilloux Lafont et la liquidation de la Compagnie Générale Aéro-postale, le trimoteur Arc-en-Ciel, reconstruit grâce à une souscription populaire, s’envole pour l’Amérique du Sud.


A son bord, Camille Jousse embarque aux côtés de Jean Mermoz, Pierre Carretier, second pilote, Louis Mailloux, navigateur, les mécaniciens et Mariault, le radio Jean Manuel et René Couzinet lui-même. Cet équipage prestigieux, qui deviendra célèbre dans le monde entier, pulvérise le record de traversée de l’Atlantique Sud : 3 200 km parcourus en 14 h 30 mn à la moyenne de 227 km/h. Le périple relevait lui aussi de la performance pure : Istres, Casablanca, cap Juby, Port-Étienne, Saint Louis au Sénégal, Natal, Bahia, - Rio de Janeiro, Porto Alegre, Pelotas, Buenos Aires, soit 13 045 km parcourus en 57 h 56 mn, à 225 km/h. Après un retour sans difficulté, l’Arc-en-Ciel arrive au Bourget le 21 mai à 19 h 35, accueilli dans une liesse populaire que Paris n’avait pas connu depuis l’atterrissage du Spirit of Saint-Louis de Lindberg. La foule, ivre de joie, déborde le service d’ordre et fait à Mermoz, suivi de Couzinet et de son équipage, une formidable ovation.


Après cet exploit, Camille marque une « pause » et fait une escale comme Chef de base à Gao pour la Compagnie Air Afrique. Mais le répit est de courte durée, une autre guerre menace et en 1939, la lettre de félicitation qu’il reçoit du ministère pour la préparation des avions militaires sur le front, n’effacera pas le goût amer de la défaite. L’Atelier Industriel de l’Air où il a repris du service continue à fonctionner pour l’occupant. Avec Jean Arripé, membre du groupe de résistance du commandant Grandier-Vazeille, où se trouve également le capitaine Delmas, il organise le passage en Angleterre, par l’Espagne, de spécialistes de l’aéronautique et de pilotes.


Fin 1943, le commandant Grandier-Vazeille est arrêté, la surveillance se fait plus étroite et l’étau se resserre autour du groupe. Le 21 novembre 1943, Jousse est arrêté à son tour par la Gestapo. Il est déporté en Allemagne en janvier 1944. Teillant, un autre camarade de son réseau le rejoint à Buchenwald au mois de mai suivant. Ni l’un, ni l’autre ne verront la libération du camp.


Ce jour du 3 avril 1945 à Buchenwald, est celui du dernier appel des prisonniers. Dès lors, les évènements vont se précipiter dans la plus grande confusion. Le 5 avril, 9000 prisonniers évacués d’Ohrdruf arrivent à Buchenwald. Les jours suivants, les SS commencent l’évacuation du camp. Des milliers de prisonniers, usés, affamés et à bout de force sont jetés sur les routes. Les 25 000 déportés encore dans le camp, organisent la résistance. Le 10 avril le commandant allemand ordonne l’évacuation générale. C’est le moment d’agir. Le 11, les prisonniers viennent à bout des derniers SS et libèrent Buchenwald et lorsque les premiers américains pénètrent dans un camp déjà libéré, les déportés leur livrent les 200 prisonniers SS qu’ils ont fait.


Hélas, Jousse et Teillant ne seront pas de cette victoire là. Ils font partie des milliers d’hommes évacués les 6, 7, 8 et 9 avril. Le vent de la liberté ne soufflera pas jusqu’à cette route qui longe la frontière tchèque où Jousse, complètement épuisé, ne pouvant plus marcher malgré l’aide de ses camarades de captivité, s’arrête enfin ce 22 avril 1945. Sa fin, c’est son compagnon de captivité Louis Cavailles qui la raconte : « Le 22 avril, Jousse ne peut plus marcher. Nous sommes obligés de la porter. Il n’arrivait même plus à bougeres s jambes et ne pouvait plus parler. En arrivant dans une prairie où le SS avaient décidé de nous faire passer la nuit, un SS s’approcha pour le tuer. Le voyant arriver je forçait un peu plus la marche, alors il s’en prit à moi. Je n’aurais jamais cru qu’un homme puisse avoir le crâne aussi résistant. Je souffrais, mais rien de cassé et j’avais sauvé Jousse ; enfin pour ce soir là.


Comme d’habitude, nous passâmes la nuit assis dans l’eau. Vers minuit, nous fûmes rassemblés sur la route rapidement. Quant à Jousse, ne pouvant pratiquement bouger, il nous fallait l’abandonner ? Nous décidâmes de le porter jusqu’à la route où nous le déposerions. Ce qui fut fait et aussitôt il reçu une balle dans la tête ».


Avant de fermer définitivement les yeux, Camille Jousse les aura Peut être levé vers le ciel allemand pour y voir, dans le vol d’un avion américain, la promesse de la libération tant attendue . Quelques heures plus tard, une colonne américaine libérait les prisonniers survivants.


Cité à l’Ordre du corps d’armée le 27 février 1948, Camille Jousse reçoit deux attestations françaises, un certificat anglais et est nommé sous-lieutenant à titre posthume. Le 14 septembre 1994, par arrêté du ministre des anciens combattants et victimes de guerre, publié au journal officiel du 21 octobre, il est décidé d’apposer la mention « Mort en déportation » sur les actes de décès de : Camille Georges JOUSSE, né le 12 avril 1887 à Morigny Champigny en Seine et Oise ; Mort le 22 avril 1945 à Buchenwald en Allemagne.


Mécanicien, pionnier du ciel, héros de deux guerres, Camille Jousse a incontestablement été, pour reprendre sa propre expression : « l’ouvrier aussi grand que le chef ».


François Jousset


Bibliographie et documentation :


Le calvaire. Un article de Louis Cavailles publié dans la revue APNA (Association des Professionnels Navigants de l’Aviation)


Revue trimestrielle N°31 Févier 1980.


JO n°245 du 21/10/94. Ministère des anciens combattants et victimes de guerre, Arrêtés. Hommage aux fidèles mécaniciens.


Almanach de l’aviation 1930. Les pionniers : Camille Georges Jousse. Par Jean Dabry, revue ICARE, n° 91, hiver 1979/80. http://www.la-ligne.com/histoire.php


Le site web des passionnés de l’aéropostale.


LA PREMIÈRE LIAISON AÉRIENNE ENTRE LA FRANCE ET LE CHILI. Par Michèle OLSINA de l’université de Cergy-Pontoise .


Revue EPAL n°6 octobre 2003. http://www2.stba.aviation-civile.gouv.fr/ Le moteur de recherche sur le site de la DGAC.


Remerciements : A Monsieur Jean Pierre JOUSSE, son petit fils pour son aide précieuse.

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