NOTICE BIOGRAPHIQUE sur Louis-Eugène LEFÈVRE

Semper Gallus
(Devise de L.E.L.)
Sollicité par notre honorable Président de consacrer quelques pages du Bulletin de la Société à la mémoire de notre regretté ami et collègue L-E. Lefèvre, j’ai accepté volontiers de dresser la nomenclature de ses travaux et de la faire précéder d’une courte notice sur sa vie, donc bibliographie et biographie. Si la première peut, avec quelques recherches, être établie d’une façon presque complète, il n’en est pas de même pour la seconde.

Article mis en ligne le 30 janvier 2015
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Je ne suis entré en relations avec Lefèvre qu’assez tardivement, vers 1906, et si, depuis cette date, j’ai été suffisamment mêlé à son existence pour pouvoir parler de lui en connaissance de cause, en revanche, sa vie antérieure m’a été fort peu connue. LE. Lefèvre, prolixe quand il s’agissait de ses études préférées, était très discret, pour ne pas dire muet, sur ce chapitre.

La nécessité de se défendre contre un journal local l’amena à confier au papier quelques courtes notes, retrouvées par moi, qui vont nous renseigner jusqu’à un certain point, sans toutefois nous éclairer complètement sur cette partie peu connue de sa vie. " Il serait absolument puéril de ma part, écrit-il, de vouloir cacher mes antécédents, c’est-à-dire le genre de mes occupations avant de faire de l’archéologie. Tout le monde à Etampes peut savoir que je suis le fils d’un pâtissier de la place du Théâtre-Français, de la fameuse maison Chiboust. " J’ajouterai ici la date de cette naissance : le 20 août 1864. 

Qu’on ne perde pas de vue la profession de son père : pâtissier. Ce détail suffira à expliquer pourquoi cet archéologue austère se délassait de ses travaux d’érudition par la publication de quelques études culinaires, telles que son traité de gastronomie intitulé : Etampes à table, rempli de précieux et pratiques conseils à l’usage des cordons bleus.

Élève du Collège d’Etampes vers 1875, condisciple de quelques-uns de nos concitoyens encore vivants, il ne laissa que de bons souvenirs dans cet établissement ; il était d’ailleurs sous la surveillance affectueuse et éclairée de Mme Melet, sa tante, directrice d’une pension en vogue ; il professa pour sa parente un véritable culte, il s’attacha à perpétuer à Etampes le souvenir de cette incomparable éducatrice par différents articles et par la publication des allocutions qu’elle adressait à ses élèves, chaque année, le jour des prix.

Que fit Lefèvre, à la sortie du Collège ? Quelles furent ses premières occupations ? C’est ici que nous manquons de précisions. Il semble bien qu’emporté, vers la vingtième année, par un goût invincible pour la littérature et les arts, il ait cherché à donner satisfaction à ses penchants en subordonnant le choix d’une carrière stable et un établissement définitif au plaisir de lire et de s’instruire. D’après ses notes, il aurait été secrétaire ou gérant de grands hôtels de Londres ou de Paris, tels que le Criterion, l’Hôtel Ritz, le Carlton, etc. ; il fut aussi chargé de fonctions importantes à l’Exposition de 1900 ; on comprend fort bien que ce genre d’emplois lui ait laissé suffisamment de loisirs pour s’occuper de ses études favorites. 

Accusé par ce même journal d’avoir rempli des fonctions infimes et subalternes, voici ce qu’écrit Lefèvre à ce sujet : " Il se trouve que toutes mes occupations, pendant quinze ans, m’ont tenu éloigné d’Etampes. Toutes mes relations étaient lointaines et sans rapport avec ce pays. En vérité, personne à Etampes, sauf mes proches, n’a compris exactement ce que je faisais et les hautes situations que j’occupais. Même les gens qui croient me connaître assez intimement ne se doutent parfois nullement des situations que j’ai tenues naguère. " Et plus loin ; " J’ai abandonné des affaires à gros bénéfices ou appointements, j’ai perdu de vue des relations nombreuses et anciennes des plus profitables pour me livrer à l’archéologie. Je me suis exclusivement occupé de cette science depuis six ou sept ans, non seulement en faisant le sacrifice de tout salaire, mais encore en dépensant pour mes études et ma documentation des sommes importantes", Nous n’en saurons pas plus. 

A près un voyage en Algérie, dont il publia une intéressante relation, nous le retrouvons en 1892, à Etampes, où il collabore à un journal local, Le Postillon d’Etampes, comme chroniqueur théâtral et artistique.
En 1893 et les années suivantes, il est fixé. à Londres. Devenu l’ami de Charles Hirsch, directeur de la Revue Française (French Rewiew), il fournit à cette publication plusieurs études remarquées, d’un éclectisme significatif. Il semble bien, à cette époque, s’être créé une place des plus flatteuses dans les milieux littéraires français de Londres. Sous le nom de Pierre Caume, il fait dans cette ville, sur l’" Anglomanie de Baudelaire ", une conférence qui eut un certain retentissement. 

Son esprit, épris d’originalité, conçut une attraction sans bornes pour un maître de la gravure, dont l’œuvre hardie, et même un peu subversive, le séduisit infiniment : je veux parler de Félicien Rops. Il entra en relation avec ce virtuose du burin et composa pour quelques-unes de ses eaux-fortes treize sonnets qu’il publia à Londres, sous le titre de Ropsiaques, ce petit opuscule est extrêmement rare.
Un rédacteur de la Chronique de Londres lui consacra, dans le numéro du 3 février 1900, un article des plus flatteurs, dans lequel, après avoir fait l’éloge de ses talents multiples de poète, de critique d’art et de littérature, il termina en ces termes : " Nous ajouterons que c’est un fin diseur, un conférencier hors ligne. Il chante même fort bien. Il est artiste et homme du monde jusqu’au bout des doigts. " . 

J’ai dit que LE. Lefèvre avait fait à Londres une conférence sous le nom de Pierre Caume ; je dois ajouter qu’il semble avoir eu une prédilection singulière pour les pseudonymes : je n’en relève pas moins de huit : Pierre Caume, Joli Gilles, Pasque Fleury, Lougel, Lougenel, Fortuné de Morigny, Aloysius Gaster, Christian Slove, employés surtout au début de sa carrière littéraire. 

Vers 1904, L. E. Lefèvre paraît devoir se fixer à Etampes d’une façon durable. Après quelques articles de critique dramatique parus dans l’Abeille, il se sent attiré de plus en plus vers les vieux monuments de notre cité et, après tant d’autres chercheurs, se penche vers ces énigmatiques et mystérieuses sculptures auxquelles il s’efforce d’arracher leur secret, étude passionnante à laquelle il se consacre de toute son âme et de toute son ardeur. C’est de là que datent ces magistrales études sur les monuments d’Etampes et en particulier l’Église Notre-Dame, études qui lui valent la considération flatteuse et les éloges des sommités archéologiques, Émile Mâle, Camille Enlart, E. Lefèvre-Pontalis, et d’autres discutent avec lui d’égal à égal ; les avis sont quelquefois partagés, différentes hypothèses ne sont pas émises sans contestation, mais les adversaires s’estiment et se traitent toujours avec la plus parfaite courtoisie. 

Je ne dirai pas la gloire de Lefèvre, c’est un trop grand mot, mais sa réputation d’archéologue semble alors avoir atteint à son apogée. La plupart des grandes revues d’archéologie sollicitent la faveur de publier ses travaux où l’érudition la plus étendue s’allie à des qualités exceptionnelles de pénétration et d’analyse, secondées par un style clair et précis. 

Le succès de la Conférence des Sociétés savantes de Seine-et-Oise, tenue en 1908, à l’Hôtel de Ville, est son œuvre ; il fut l’animateur infatigable de ce congrès qui valut à Etampes une animation passagère, mais flatteuse par la qualité de ses hôtes. Plus tard il fut également avec le Sous-Préfet, M. Moine, .l’inspirateur des fêtes organisées en l’honneur de Rose-Chéri.
Nommé en 1907 membre de la Commission des Arts et Antiquités de Seine-et-Oise et membre correspondant de la Société des Antiquaires de France, il fait aux assemblées de ces différentes Sociétés des communications toujours accueillies avec le plus vif intérêt. 

A cette même époque, il est élu Président de l’Association des anciens élèves du Collège d’Etampes. 
La rosette d’officier de l’Instruction publique vient alors le récompenser de tous les services rendus. à la science.
C’est alors que se place vers 1907 l’épisode le plus douloureux probablement de la carrière de L-E. Lefèvre. Sans que rien justifiât cette attaque, ni les opinions politiques de Lefèvre, qui n’en affichait d’ailleurs aucune, ni un manque d’égards envers qui que ce soit, il fut pris à partie dans le journal Le Gâtinais par un certain Bodereau, qui semble bien avoir été un professionnel de la diffamation à en juger par les nombreuses poursuites judiciaires dont il fut l’objet. Dans chaque numéro, notre concitoyen était tourné en ridicule et même diffamé grossièrement. 

Lefévre opposa d’abord à ces articles venimeux une attitude pleine de calme et de mépris, mais enfin écœuré et poussé à. bout, s’étant allié à deux de nos plus honorables concitoyens. qui eux aussi étaient les victimes du journaliste calomniateur, il cita son adversaire en justice. Le Tribunal correctionnel rendit son jugement le 4 août 1908. Défendus par Me Ignace et Me Simon, réhabilités triomphalement, nos concitoyens eurent la satisfaction d’obtenir les dédommagements qu’ils estimaient leur être dus et Bodereau, sévèrement condamné, désavoué par ses directeurs, quitta le journal et le pays. 

Mais, dégoûté par ces incidents pénibles et aussi par Ies petits côtés de la vie provinciale, où les faits et gestes de chacun sont épiés et commentés généralement avec malveillance, Lefèvre abandonna son paisible logis de la rue de la Cordonnerie et alla s’installer à Paris ; sa notoriété en matière d’archéologie lui valut une place de conservateur à la Bibliothèque Jacques Doucet ; il vécut là quelques années tranquilles et profitables à ses travaux. Mais les collections Doucet furent généreusement offertes par leur possesseur à l’Université ; Lefèvre obtint alors la place de secrétaire du Cercle des Chemins de fer, rue de la Michodière, poste qui lui laissait encore d’appréciables loisirs. 

Malheureusement, la santé de notre pauvre ami commençait à décliner, il ressentait déjà les premières atteintes du mal qui devait l’emporter. Malgré les ménagements qu’il prenait, peut-être un peu tardivement, ses forces faiblissaient rapidement et visiblement. Hors d’état de remplir ses fonctions et obligé de s’aliter il fut admis au sanatorium Clemenceau, à Bicêtre, où nous pûmes aller lui rendre visite, M. Brière et moi. Triste visite dont nous emportâmes un lamentable sou venir. Se rendant compte que L-E. Lefèvre souffrait morale ment de finir ses jours dans une salle commune, au milieu de malades d’une classe sociale qui n’était pas la sienne, des protecteurs le firent transporter dans un établissement moins populaire, la maison de Bon-Secours, rue des Plantes, mais la tuberculose qui le ravageait faisait de si rapides progrès que quelques jours après son admission, il rendait le dernier soupir ; il avait 62 ans. 

Son corps fut ramené à Etampes et le 26 décembre 1926, par un froid glacial, après avoir franchi une dernière fois le seuil de cette église Notre-Dame qu’il affectionnait et admirait particulièrement, sa dépouille prit le chemin du cimetière Saint-Basile où tous ceux qui l’avaient connu se firent un devoir de l’accompagner pieusement. 

J’ai dit plus haut que M. Brière et moi étions allés lui rendre visite au sanatorium environ deux mois avant sa mort. Lui-même avait sollicité cette entrevue et il avait, hèlas ! des raisons impérieuses pour qu’elle eut lieu sans retard. Il voulait qu’une partie de sa bibliothèque et de ses collections allât au Musée d’Etampes, avant sa mort, afin d’éviter des formalités testamentaires ; il nous remit donc la liste de ce qu’il désirait offrir, c’est-à-dire la moitié de sa bibliothèque, ses manuscrits, quelques tableaux et curiosités. 

La Commission du Musée entra en possession de ce legs dans sa séance du 6 juillet 1927 ; le détail en fut donné à cette époque par les journaux locaux ; c’était pour le Musée un enrichissement inespéré et l’on ne saurait trop remercier Lefèvre de sa généreuse inspiration.
Je ne veux pas entreprendre ici d’analyser ni de commenter l’œuvre archéologique de Lefèvre, c’est une tâche que je laisse à de plus qualifiés que moi en matière d’archéologie médiévale ; j’ai modestement dressé, pour des travaux futurs, une nomenclature des œuvres de Lefèvre que je crois complète et qu’on trouvera plus loin. 

Désormais, le nom de Lefèvre sera intimement lié à l’histoire d’Etampes ; il prendra place à la suite de ses devanciers : Marquis, Forteau, Maxime Legrand, tous travailleurs désintéressés et consciencieux vers lesquels doivent toujours s’élever nos sentiments d’admiration et de reconnaissance. 

F. GIRONDEAU



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