Imprésario et Imprimeur
Article mis en ligne le 25 janvier 2015
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Conte de Saint-Michel

La Foire Saint Michel agonise ! Les derniers flonflons s’envolent à la fumée des derniers quinquets, les pompiers somnolents ont reconduit leur pompe à la remise municipale et ont raccroché le casque au porte manteau. Les « gens du quartier » commencent à retrouver le sommeil et les chiens cessent de hurler aux accords des orchestres champêtres. Etampes va faire comme les « gens du quartier » et retomber dans sa béatitude léthargique. La foire Saint Michel se meurt...
La foire Saint Michel est morte.
Elle a fini ses huit jours, d’ailleurs ; son cycle est accompli. N’a t elle pas été fondée par la piété du roi Louis VII en faveur des pauvres lépreux d’Etampes vers l’an de grâce 1147, pour se tenir « auprès de l’église Saint Lazare avec tous droits de marché qui luy « pouvoient appartenir(au Roi) pendant huit « jours dans Esfampes... et sauve garde à « ceux qui viendront a cette foire tant en venant qu’en retournant, sans qu’ils puis¬sent être arrêtez que pour crimes ».
Huit jours ! Dom Fleureau nous le dit : li¬cence est donnée pendant huit jours de faire rugir les fauves, hurler les barnums, tinter les sonnettes, mugir les cuivres, grincer les crécelles, dans un charivari funambulesque.
Mouillée copieusement à son début, suffisamment arrosée à son apogée, elle se sèche à son déclin, tandis que la bise qui fait tourbillonner les feuilles tombantes, hâte la ferme¬ture des baraques... des trop rares baraques.
Et derrière ces toiles éraillées. claquant au vent, derrière ces « œuvres d’art » à cent sous du kilomètre, les pauvres impresarii comp¬tent la recette.
Combien s’en vont contents ?
Ce n’est pas d’aujourd’hui, bien qu’on prétende chaque année que le succès de la Saint Michel s’en va déclinant, ce n’est pas d’aujourd’hui que les directeurs de théâtre se plaignent.
En 1843, un certain M. Thirard, qui avait, avec son imprimeur, des démêlés assez désa-gréables, gémissait déjà sur l’indifférence ou la pénurie du public. Il est vrai que sa situation se corsait d’un procès.
Dans une lettre datée de Paris du 11 novembre 1843, ce directeur s’adressant à un mandataire, le priait de remettre à son « avocat » un mémoire qui devait, l’éclairer dans la conduite de son différend. Il ajoutait qu’on allait envoyer de Mantes la preuve que des affiches très urgentes étaient arrivées très en retard, soit le 17 octobre, et, dans le post-scriptum il demandait qu’on lui fit savoir à Rueil, où il jouait le « lundi », S"il devait se rendre à Etampes le « mardi ».
Qu’advint il de ce procès ? Mystère. Mais le Mémoire est assez curieux pour qu’on te lise en entier, en ce temps de parades et, d’exhibitions foraines.

Le voici dans toute sa saveur :

… MONSIEUR,

Après la foire d’Etampes, qui ne m’a pas été favorable, et croyant être agréable au public, j’avais engagé pour dix représentations, M. Laurençon. premier danseur comique et premier mime du théâtre de la Porte Saint Martin. Il de¬vait jouer deux fois à Etampes. deux fois à Rambouillet, deux fois à Mantes, deux fois à Rueil. et deux fois à Pontoise.
Je fis donc faire à Monsieur D..., les affiches d’Etampes, que je lui payai comptant, ainsi que celles de Rambouillet que je payai de même. Nous convînmes qu’il me ferait à l’avenir mes affiches ordinaires à raison de 11 fr. par représentation, que je réglerais avec lui tous les huit jours ; il en¬voya même son apprenti chez la dame Lemoine, où je logeais, chercher mon travail que je lui re¬mis. Voilà pour une affaire. Voici maintenant pour l’autre. Après avoir donné à Monsieur la somme de soixante francs. pour les affiches de deux représentations extraordinaires à Etampes, et une à Rambouillet, nous convînmes qu’il me ferait passer à Mantes le dimanche matin, les affiches du jour, assez à temps pour afficher. Je me présentai à tous les convois jusqu’au soir et ne reçus rien. Je partis,donc pour Rueil, ou j’étais affiché pour le lundi, et où je devais jouer pour le mardi. J’envoyai au chemin de fer jusqu’au der¬nier convoi, et rien n’arriva. Force me fut donc de revenir avec ma troupe et d’y rester jusqu’au vendredi soir, que j’allai jouer à Montmorency. La position dans laquelle je me trouvais était affreuse, obligé de nourrir et coucher ma troupe à Paris, où cela coûte plus du double qu’en province puisque j’ai payé des lits jusqu’à deux francs par nuit. Jugez du préjudice que j’ai éprouvé dans cette malheureuse affaire d’affiches. Pas d’affiches, plus d’imprimeur, un artiste en représentation qui m’accusait de négligence on de mauvaise foi, mes artistes voulant me quitter deux, même, m’ont quitté à Etampes jeudi dernier parce que leur mois d’appointement n’était pas entièrement soldé-. Voilà, Monsieur, ce que je dois à M. D.... je me suis donc trouvé dans la nécessité de l’attaquer devant le Tribunal de Commerce, pour me tenir compte du préjudice que j’ai éprouvé par sa faute. à remplir ses engagements dont cinq lettres font foi.

Voici mes dépenses par mois :

Voiture et conducteur. 990 fr.
Gustave, jeune premier. 150 -
Posteau, père noble. . . . 150 -
Thirard, fer comique 150 -
Paul Roche, 3e rôle’ 136 -
Alphonse, 2e comique 110
Narcisse, grande utilité. 130
Etienne, 2e amoureux 126
Chef d’orchestre 125 -
Souffleur 110 -
Madame Posteau 130 -
Madame Gouffier 150
Mademoiselle Marie 130
Madame Deville 120
Madame Thirard 120
Magasin de costumes 100 -

Total.... 2.927,fr.

Voici donc ce que je demande :
J’ai manqué entièrement, par le fait de M.D... trois représentations extraordinaires, on peut s’en assurer par les lettres de M. D… puisque les affi¬ches de ces représentations coûtent 20 fr. au lieu de 11 fr. pour les représentations ordinaires.
Que M. D.. . me tienne compte.des trois jours passés à Paris avec toute ma troupe, plus de mes trois représentations extraordinaires, en les met¬tant à 200 fr. l’une dans l’autre.
Pardonnez moi mon griffonnage, mais je vous écris entre deux répétitions. …

Pauvre directeur, il était encore modeste dans ses revendications. Aujourd’hui, où l’on entend parier de 20.000 fr. de 50.000 fr., comme d’un sou, dans les dédits d’artistes « en représentation », qu’est ce que ces nuits d’hôtel à « 2 fr. par lit » ? Il est vrai que lé bénéfice de la soirée s’évaluait à 200 fr.
Il faudrait entendre la seconde cloche pour connaître les deux sons de ce carillon de Cabotinville. Qu’a répondu l’imprimeur ? Sans doute qu’il attendait l’argent pour livrer la marchandise et comme il n’y avait pas de téléphone à l’époque, ils n’ont pas eu la satis¬faction de se faire couper avant d’avoir pu s’en expliquer.
C’est égal, comme le gendarme, il est sans pitié cet imprimeur qui, sans respect, pour l’acteur,« En représentation », Coupe ainsi les vivres à un impresario et l’expose aux fureurs des « grandes utilités » à 130 fr. et des amou¬reux au rabais... sans oublier « ces dames ».

J des R.



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