Nécrologie d’ Eugène Amédée LEFÈVRE-PONTALIS

Extrait du Bulletin Monumental, 1923, pages 249 à 254

Article mis en ligne le 25 janvier 2015
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"Les lecteurs du Bulletin Monumental auront appris avec peine le terrible coup qui frappe la Société française d’Archéologie. Notre cher Directeur est décédé à la suite, d’une courte maladie. Accablé par les tâches multiples qu’il avait assumées, il avait voulu se rendre en Auvergne pour achever la préparation du Congrès de 1924. Quelque temps après, il dut s’aliter, et les soins qui lui furent prodigués ne purent le sauver. Il est mort le 31 octobre dans sa propriété de Vieux-Moulin près de Compiègne. Le service religieux a été célébré à Paris le 7 novembre, au milieu d’une affluence considérable. Des discours ont été prononcés par MM. Paul Léon, directeur des Beaux-Arts, président de, la Commission des Monuments Historiques, Maurice Prou, directeur de l’Ecole des Chartes, Marquet de Vasselot, président de la Société nationale des Antiquaires de France, Deshoulières, directeur-adjoint de la Société française d’Archéologie, et Gabriel Henriot, président de la Société de l’Ecole des Chartes.
Formé dès sa jeunesse aux choses de l’art et spécialement de l’architecture, M. Eugène Lefèvre-Pontalis était entré, à l’Ecole des Chartes, où il avait suivi les leçons de Robert de Lasteyrie, le maître de l’archéologie médiévale. Il était sorti dans la promotion de 1885, en présentant comme thèse ce magnifique travail qu’il fit paraître plus tard sous le tItre de L’architecture religieuse dans l’ancien diocèse de Soissons aux XIe et XIIe siècles, et qui lui mérita le prix Fould de l’Académie des Inscriptions et BeIles-Lettres. Nommé bibliothécaire des Sociétés savantes, il commença, sous la direction de M. de Lasteyrie, cette publication si utile qu’est la Bibliographie des Sociétés savantes, que continue aujourd’hui M. Vidier. En 1900, il prit la direction de la Société française d’Archéologie. Dans cette fonction éminente, on sait avec quelle activité il se consacra à l’organisation des Congrès annuels, à la publication des Guides et des Mémoires du Congrès, et, aussi du Bulletin Monumental.
Son ami d’enfance, son collaborateur dévoué, M. Deshoulières, a marqué, dans une notice insérée dans le Congrès archeologique de Limoges, la grandeur de son rôle comme directeur de la Société. Toujours sur la brèche, dirigeant les Congrès, et les excursions qu’il avait multipliées, analysant, avec une maîtrise admirable, les monuments, redressant les erreurs, rédigeant les Guides, vérifiant ceuix qu’avaient écrits ses collaborateurs, il incarnait la Société française d’Archéologie, et il avait réussi à en faire une des premières Sociétés savantes de France, tant par le nombre et la qualité de ses membres que par la supériorité technique de ses publications. Les volumes des Congrès sont aujourd’hui la principale source à laquelle viennent puiser tous les historiens d’art et les archéologues du moyen âge (1).
M. Eugène Lefèvre-Pontalis avait également porté ses efforts sur le Bulletin Monumental, organe officiel de la Société française d’Archéologie - il en avait tout d’abord été la seule publication, et le compte rendu des Congrès y était inséré. Le premier volume qu’il publia est celui de 1901. En tête, il écrivit, avec Emile Travers, directeur-adjoint de la Société, un avertissement qui est un adieu au comte de Marsy, son prédécesseur à la tête de la Société française d’Archéologie, et un programme pour l’avenir : étude analytique et comparative des monuments, recherches des documents d’archives pouvant éclairer cette étude, établissement des lignes directrices de la science archéologique, et de son vocabulaire, lutte contre le vandalisme, toujours aussi menaçant, et protection des monuments.
Ce programme s’est trouvé réalisé. Pendant près de vingt-cinq ans, M. Lefèvre- Pontalis a dirigé cette publication avec une science et un dévouement admirables ; il lui a réservé ses études les plus importantes,remplies de documents photographiques qu’il prenait si habilement et de dessins très poussés de M. André Ventre et de M. Chauliat, tous deux aujourd’hui architectes en chef des Monuments Historiques. Il l’a ouverte toute grande aux discussions les plus diverses donnant ses raisons, écoutant celles de ses contradicteurs, et reconnaissant, avec une bonne grâce qui ,est l’apanage des véritables savants, ses erreurs, lorsqu’il estimait s’être trompé. Le plus souvent, il s’effaçait lui-même, pour laisser la place libre à ses confrères, à ses élèves de l’Ecole des Chartes, dont il était si heureux de publier les premiers travaux, non sans les avoir corrigés, complétés de ses remarques, et illustrés de ces photographies qu’il donnait avec une générosité qui s’ignorait elle-même.

Le volume de 1901 s’ouvre par la, monographie ; de l’église de Chars (Seine-et-Oise), pour laquelle il garda toujours une sorte de prédilection et où,il aimait à ramener ses élèves ; puis ce sont celles de l’église de Fresnay-sur-Sarthe, de Chaalis, d’Evron, de Saint-Evremont, de Creil, étudiée au moment où la pioche des vandales allait la jeter à terre, l’église de Châtel-Montagne (Allier), l’abbaye du Moncel, Ia crypte de Saint-Denis, Notre-Dame d’Etampes, les églises de la Celle-Bruère (Cher), de Cerny-en-Laonnais, de Cormeilles-en-Vexin (Seine-et-Oise), l’église paroissiale de Creil, d’un plan si compliqué par les reprises et les adjonctions qu’y apportèrent les siècles. Il faudrait mentionner encore plusieurs études définitives sur des points délicats de l’histoire et de la construction de la cathédrale de Chartres, et des notices sur le château de Lassay (Mayenne), et sur le donjon d’Ambleny .Dans les « Mélanges », il avait exposé le résultat de fouilles faites à Langeais, à Mantes, au bâptistère Saint-Jean de Poitiers, au château de Coucy, et depuis la guerre à Reims et dans divers monuments des régions dévastées.
Il donna également dans le Bulletin Monumental de savantes études historiques sur Pierre de Montereau, architecte de l’église de Saint-Denis au XIlIe siècle, ainsi que l’avait montré M. Henri Stein, sur Jean Langlois, architecte de Saint-Urbain de Troyes, un répertoire des architectes ; maçons, sculpteurs, charpentiers et ouvriers français au XIe et au XIle siècle, dressé au cours de recherches et de travaux de plusieurs années, et nombre d’articles de fonds d’une portée plus générale, où le maître établissait les règles de l’archéologie médiévale : études sur les corbeaux à encoche, sur le déambulatoire champenois, sur les influences normandes dans le nord de la France aux XIe - XIIe siècles, sur les origines des gâbles, sur les ogives toriques à filets saillants, sur les influences poitevines en Bretagne, sur le prétendu style de transition, sur les plans des églises romanes bénédictines, les voûtes en berceau et d’arêtes sans doubleaux, l’origine des tailloirs ronds et octogones au XIle siècle, les nefs sans fenêtres dans les églises romanes et gothiques. La classification des écoles romanes avait longuement retenu son attention, et il avait publié entre autres un article sur l’école à laquelle on devait rattacher l’église de Beaulieu en Limousin ; il avait effacé de la liste des écoles l’ancienne école du Périgord, qu’il englobait dans la grande école du Sud-Ouest, et au contraire ajouté celle de la Basse-Loire. Dans un vigoureux article, intitulé Ecole orthodoxe et archéologie moderniste, il avait victorieusement répondu à certaines attaques faites contre l’enseignement de l’archéologie donné à l’Ecole des Chartes ; dans un autre, il avait enseigné comment on doit rédiger une monographie d’église et était revenu à plusieurs reprises sur le vocabulaire archéologique, s’était élevé sur certains termes qu’il faut proscrire et en avait défini d’autres dont le sens était encore douteux.
Outre ces articles, dont quelques-uns sont d’une importance particulière et ont nécessité des recherches considérables, il trouvait encore le temps de publier dans le Bulletin Monumental des bibliographies souvent très développées, et des notices nécrologiques toujours pleines de coeur.
A la suite des articles, M. Eugène Lefèvre-Pontalis avait inauguré la rubrique « Mélanges », où il publiait de courtes notices sur des objets remarquables ou sur des fouilles spécialement importantes. La « Chronique », qui suit les « Mélanges » dans chaque fascicùle, donne des renseignements sur les découvertes archéologiques, les fouilles, l’état des monuments, les travaux de la Commission des Monuments historiques, les enrichissements de nos grands musées. M. Lefèvre-Pontalis la confia d’abord à M. Adrien Blanchet, membre de l’Institut, puis à M. Louis Serbat ; elle est tenue aujourd’hui par M. Deshoulières, qui à l’exemple de ses devanciers, la rend aussi vivante et aussi complète que possible, tenant le lecteur au courant de tout de qui intéresse nos richesses nationales.
Chaque fascicule se termine par le compte rendu des conseils et des réunions de la Société française d’Archéologie, et par la bibliographie des principaux ouvrages d’art et d’archéologie du moyen âge et de la Renaissance.
Au début de cette année, notre cher Directeur résolut de ne plus garder que la direction et la publication des Congrès. Il nous avait confié, à M. Deshoulières et à moi, la direction du Bulletin Monumental. Nous avions été profondément touchés de cette marque de sympathie et d’affection ; il avait bien voulu nous promettre de continuer sa collaboration et de nous donner de ces vigoureux articles, si pleins de notes, de documents, d’idées nouvelles, où il condensait la doctrine de son cours de l’Ecole des Chartes.
Nous devons aujourd’hui continuer cette publication sans son appui, sans le soutien de sa haute autorité ; nous le ferons de notre mieux, suivant ses méthodes et sa doctrine. Nous nous efforcerons de rendre le Bulletin Monumental toujours plus clair, plus vivant, tout en lui conservant sa haute tenue scientifique et documentaire ; nous l’ouvrirons tout large à tous les archéologues à tous les historiens de l’art du moyen âge et de la Renaissance, et nous demanderons à nos collaborateurs de bien vouloir nous conserver la confiance qu’ils avaient envers notre vénéré maître Eugène Lefèvre-Pontalis.

Marcel AUBERT, 15 novembre 1923.
(1) Une table des Congrès et du Bulletin Monumental depuis les débuts jusqu’en 1910 a été préparée par nos soins, avec l’aide de M. Jean Verrier. L’impression commençait au moment où la guerre éclata. La publication en est aujourd’hui plus difficile,mais nous espérons pouvoir bientôt l’entreprendre."



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